9.4 b) Le mythe du soulèvement populaire

Rien n’est plus triste à observer que le folklore pathétique construit autour du mythe des soulèvements populaires spontanés. Aucune révolte populaire de rue ne peut fonctionner contre une démocratie, aussi corrompue soit-elle. Les révolutions ne fonctionnent que contre des tyrannies, avec des révolutionnaires prêts à tuer et à mourir.

Exalter le soulèvement populaire ne sert qu’à s’offrir un frisson bas-de-gamme à l’idée d’une grande communion collective pour mieux éviter de se poser les questions cruciales : se soulever et conquérir les lieux de pouvoir pour les offrir à qui ? Et pour quel projet ? Une révolution au service de qui ? Destituer une démocratie pour mettre quoi à la place ? Les insurgés comptent-ils inventer un projet sur place en écoutant la sagesse populaire ?

Dans une démocratie libérale, aussi imparfaite soit-elle, non seulement un grand soulèvement populaire n’a pratiquement aucune chance de faire un tant soit peu trembler le pouvoir en place, mais en plus, ce serait encore pire s’il y parvenait. À chaque soulèvement populaire, ce sont les lobbyistes bourgeois, qui savent gérer la foule et évincer la concurrence, qui sortent vainqueurs. Et lors d’une révolution, ce sont ceux qui détiennent des armes et qui dirigent les troupes qui ont le pouvoir de décider de la politique.

Les propagateurs du mythe du soulèvement populaire sont des bourgeois pervers, pleutres et fainéants qui tentent de maquiller leur soif de sang prolétaire en théorie politique. Englués dans l’ennui de leur vie confortable et trop lâches pour s’engager sérieusement dans la lutte politique, ils jouissent du spectacle excitant de prolétaires perdant un œil ou la vie dans des manifestations insurrectionnelles violentes qui ne déboucheront jamais sur aucune révolution réussie, mais qui parviennent toujours à détruire un peu plus le cadre de vie et la sécurité des prolétaires. La masturbation intellectuelle autour des insurrections populaires permet aux bourgeois de ne pas passer pour les salauds qu’ils sont, lorsqu’ils se réjouissent que des prolétaires soient tabassés, aient leur voiture ou leur commerce incendié et voient leur quartier, leurs écoles et leurs bibliothèques dévastés.