9.3 d) Le privativisme minarchiste

La liberté n’est pas un état naturel. L’homme n’a jamais vécu au jardin d’Éden. Il est d’une grande naïveté de croire que l’individu est naturellement libre et que c’est par la construction sociale qu’il s’est lié les poings.

L’homme est d’emblée un animal social. Les formes archaïques d’humanité ressemblent beaucoup plus à une secte qu’à une bienheureuse anarchie paradisiaque. L’individu n’a jamais autant existé que sous la protection des État libéraux forts. En l’absence d’État, le groupe est tout-puissant et la notion-même d’individu perd son sens.

Le privativisme, c’est le luxe de vivre dans un État libéral et de penser qu’avec un État atrophié et démissionnaire de sa mission libérale, tout serait encore mieux et encore plus libéral. Mais un État libéral ne peut pas être un État faible, puisque pour arriver à préserver la liberté de ses citoyens, il faut justement être fort.

Le libéralisme exige un pouvoir fort et vigilant pour s’assurer qu’aucun groupe humain n’écrase les individus. Le désengagement minarchiste consistant à se limiter aux seuls pouvoirs régaliens aboutirait à un effondrement des libertés de tous pour augmenter l’impunité de quelques-uns.

Il n’y a pas de libéralisme possible avec un État démissionnaire. Le libéralisme anarchiste et le minarchisme sont soit des idées de plaisantins, soit des rêves de mafieux.

Sans aucun contrôle pour s’opposer aux délits d’initiés, à la concurrence déloyale et aux monopoles, très vite c’est tout le système libéral qui devient corrompu. Le libéralisme fonctionnel est une main de fer dans un gant de velours, si bien qu’on ne se rend plus compte des dangers dont la fermeté discrète des démocraties libérales nous préserve.

Il n’y a pas de liberté sans État, même si un étatisme antilibéral est évidemment une menace sérieuse à toujours prendre en compte. Mais un monde sans État dégénère en féodalisme privativiste et en guerres de cartels.

Dans une société d’abondance matérielle où il ne coûte pas grand-chose de fournir une assurance maladie minimale et des subsides sociaux de base, l’obsession de réduire l’État à « ses strictes fonctions régaliennes », voire à encore moins, la position du « toujours moins d’État » est ridicule. Il faut être d’une totale mauvaise foi pour instrumentaliser les fraudes au système social et réclamer la destruction de toute aide aux individus.

Les lobbyistes bourgeois se repèrent à leur façon de prôner le libéralisme économique sans jamais évoquer le revenu universel ni le libéralisme des mœurs. Ils veulent la liberté pour eux et leur caste, mais pas pour le peuple. Ils ne veulent payer aucun impôt sur leur héritage, mais ils veulent confisquer l’héritage des pauvres en supprimant les aides sociales.

Il est plus compliqué, coûteux et dangereux pour les États de supprimer toutes les aides sociales et de laisser des gens crever dans la rue, renforcer les mafias et multiplier les émeutes plutôt que de simplement donner aux gens de quoi vivre. Les chrétiens ont diabolisé la politique du « pain et des jeux », alors que cette recherche de paix sociale est la préoccupation de tout pouvoir exécutif qui ne voudrait pas avoir à régner par la violence et la terreur. Le pain et les jeux, c’est la civilisation.