9.1 a) La modération centriste

Le paysage politique occidental est déjà saturé de centristes. On ne sait même plus vraiment de quoi ils sont le centre, tellement il y a peu de radicaux. La droite n’existe pas. Il y a seulement des conservateurs plus ou moins centristes. Le centrisme est toujours un conservatisme plus ou moins flasque.

Les groupes politiques radicaux sont essentiels au bon fonctionnement de la démocratie. Sans groupes radicaux, point de ligne politique cohérente, ni de cap clair, ni de colonne vertébrale idéologique, ni de vision d’avenir. Nous crevons du manque de radicalité, qui mène à l’hypertrophie d’un centre qui ne va nulle part, qui ne gouverne plus et se contente de « gérer » toutes sortes d’affaires en étant plus ou moins perméable à une foule de lobbies.

C’est la pensée radicale qui permet de s’abstraire des compromis immédiats pour penser loin. L’obsession centriste de ne froisser personne pousse à ménager excessivement des groupes ou entités responsables de blocages ou de crises ou d’enlisements. En privilégiant le statu quo, le centrisme entérine l’inacceptable et empêche les alternatives d’éclore. Le centrisme mène à l’à-plat-ventrisme face aux groupes radicaux malveillants qui ont réussi à s’implanter dans le paysage politique, et à la criminalisation de toute tentative politique de créer une force d’opposition radicale à ces groupes radicaux. La quête effrénée du consensus est le terreau du court-termisme, au détriment des projets de long terme. Les centristes adorent subventionner de petites « innovations » insignifiantes parce qu’ils ont peur des grandes inventions, qui amènent toujours des bouleversements.

Il ne faut jamais écouter le mensonge centriste selon lequel « les extrêmes » seraient par essence mauvais. Une idéologie positive est féconde, même radicalement. Prétendre qu’une idéologie est bonne si elle est modérée, mais mauvaise si elle est radicale, c’est avouer que cette idéologie est mauvaise en soi.

S’opposer aux extrémismes, c’est vouloir rester dans le marécage tiède des malentendus, où pataugent les crapauds du centre qui ne séduisent qu’en ne disant jamais vraiment ce qu’ils veulent. Ce n’est pas « l’extrémisme » qui a permis à la barbarie nazie de semer la terreur en Europe, c’est au contraire le centrisme de l’esprit munichois, cette peur aveugle d’éviter le conflit, qui a conduit les grandes puissances à laisser Hitler envahir des pays en toute impunité, renforçant ainsi la puissance militaire de l’Allemagne nazie, ce qui lui permit ensuite de tout balayer sur son passage.

La politique occidentale est malade de la non-existence politique de la droite. Il n’y a comme pôles que la gauche et les conservateurs, et tout le reste se compose de centristes plus ou moins largués, plus ou moins cyniques, plus ou moins proches d’un des deux pôles, mais toujours assez conservateurs, puisque profondément désireux de ne pas bouleverser le statu quo.

Le droit de vote des femmes fut longtemps considéré comme une revendication extrémiste. Les congés payés pour la classe ouvrière furent longtemps perçus comme un dangereux délire extrémiste. Au début des années 2010, quand les féministes françaises ont commencé à parler de harcèlement de rue, les centristes les ont traitées d’hystériques, d’extrémistes, de paranoïaques. Quand les centristes ont compris que la notion de harcèlement de rue pouvait être détournée pour leurs propres intérêts, quand ils ont compris que pointer le harcèlement de rue commis dans son écrasante majorité par les populations afro-maghrébines pouvait être un excellent moyen rhétorique de nier le harcèlement misogyne dans les sphères où les bourgeois centristes dominent, ils se sont mis à revendiquer la notion de harcèlement de rue et à en parler comme d’une évidence absolue.

La radicalité est le seul moyen pour tout groupe politique sans argent ni relais d’avoir une influence significative dans la société. La communication centriste ne peut avoir d’utilité que si elle est employée par un groupe politique aux moyens financiers, humains et médiatiques considérables. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces gros organes centristes portent des idées qui auraient fait hurler ces mêmes centristes 30 ans plus tôt. Ces idées proviennent toutes de groupes radicaux, qui ont tous débuté ainsi : choquer l’opinion publique, décaler la fenêtre d’Overton et provoquer des glissements de terrain idéologiques au point que les centristes finissent par intégrer des éléments de leur doctrine. On ne fait rien sans commencer par choquer. Une idéologie qui ne choque pas est condamnée à l’impuissance, elle est factuellement déjà morte.