8.4 Le néocorporatisme bourgeois

L’accaparement des démocraties libérales et du capitalisme par la bourgeoisie n’a pas cessé, mais se manifeste désormais de manière plus subtile, plus sournoise que par le passé. Cet accaparement bourgeois prend aujourd’hui la forme du néocorporatisme, système de connivence entre les institutions de l’État et les lobbies bourgeois par lequel l’État confère de manière antidémocratique des monopoles ou des oligopoles à des groupes privés, sous couvert tantôt de justice sociale, tantôt de rationalité économique. Les lobbies prennent des formes variées : ils peuvent être des entreprises ou des groupes d’entreprises, des ONG ou des groupes informels.

Le néocorporatisme crée un trompe-l’œil de pluralisme démocratique. En finançant et en favorisant des lobbies, l’État se met en scène comme étant à l’écoute de la « société civile », attentif à l’engagement des citoyens dans diverses causes. Non seulement cela permet au gouvernement de redorer son blason, mais en plus, le néocorporatisme permet à la bourgeoisie de contrôler quelles revendications politiques ont droit de cité. Les associations qui arrangent le pouvoir capteront financements et validation institutionnelle, ce qui permet à quelques lobbies de prendre artificiellement de la puissance et de la force de frappe médiatique, tandis que des causes infiniment plus soutenues par la population seront ignorées voire censurées, fabricant ainsi une vision totalement déformée de « l’opinion publique ».

Le système néocorporatiste permet également à l’État et aux lobbies bourgeois de donner un os à ronger aux militants de certaines causes, tout en les contrôlant par le chantage et la précarisation. Ce phénomène est particulièrement flagrant dans le cas du féminisme : les féministes n’obtiennent de subventions et de relais que dans la mesure où elles sacrifient les aspects les plus subversifs du féminisme. La bourgeoisie remplaciste fait un chantage permanent aux féministes : « Nous vous aidons à condition que vous vous taisiez sur tout ce qui peut offenser la diversité et faire obstacle au vivre-ensemble, que vous donniez votre caution féministe à notre projet de société basé sur l’importation massive d’hommes misogynes, et que vous vous débarrassiez de toutes les féministes gênantes. » À ce chantage s’ajoute la précarisation : sous couvert de soutien aux initiatives féministes, l’État maintient en position de sous-traitantes sociales des organisations féministes accomplissant un travail qui devrait relever d’un service public permanent. Les droits des femmes demeurent ainsi révocables à chaque instant, à la merci du moindre remaniement ministériel ou volte-face de subvention. Le Planning Familial, qui assure des missions essentielles de santé, d’information, d’accès à la contraception et à l’IVG, voit sa survie régulièrement compromise, au gré des aléas de la cuisine politique, alors qu’il fait le travail du service public.

D’une main, le système néocorporatiste précarise des causes qui devraient être intégrées de manière permanente au service public, et de l’autre main, il confère une validation institutionnelle et des financements publics à des lobbies qui court-circuitent la démocratie, quand ils ne sont pas carrément des organes de militantisme anti-démocratie.

C’est le système néocorporatiste qui permet à des associations et institutions d’organiser le remplacement ethnique pour lequel le peuple n’a jamais voté ni même été consulté. Avant, c’était la bourgeoisie qui payait pour faire venir sa main d’œuvre crève-la-faim. Aujourd’hui, la bourgeoisie fait payer le peuple et se fait subventionner pour importer la main d’œuvre pas chère. C’est aux prolétaires de financer leur propre dumping social. La bourgeoisie encaisse les bénéfices du remplacement ethnique, et les prolétaires se débrouillent avec le chômage, le dumping social, l’insécurité et le pourrissement de leur cadre de vie.

Le néocorporatisme fonctionne selon le principe « privatisation des gains, socialisation des pertes ». Le financement de quelques nobles causes (moyennant de sérieuses concessions, nous l’avons vu) sert de caution au système global des subventions néocorporatistes qui dans leur majorité financent des entreprises privées et des fausses associations plus ou moins militantes.

Les connivences bourgeoises permettent à des entreprises et des associations d’obtenir des financements publics en l’échange de promesses plus ou moins fumeuses de « sauvegarde de l’emploi » ou d’engagement dans diverses causes déclarées d’utilité publique (l’écologie, la diversité, l’égalité hommes-femmes, etc.). Les lobbies religieux profitent grassement de ce système, qui sape la laïcité de manière antidémocratique en octroyant des financements publics et une reconnaissance étatique des groupes religieux, et qui fait survivre artificiellement des religions liberticides contre la volonté des peuples occidentaux, lesquels ne cessent de se déchristianiser d’eux-mêmes.

Le néocorporatisme dépolitise la vie politique occidentale. Le néocorporatisme, c’est l’institutionnalisation des lobbies sous couvert de fausse politique sociale. Il donne une coloration apolitique à des lobbies politiques et leur donne les moyens d’agir sans passer par l’épreuve de l’arène politique. Des myriades de projets et d’associations sont payées par l’État pour faire la propagande qui arrange l’État, et la validation institutionnelle, couplée à une rhétorique aseptisée mi-morale, mi-sociétale, déguise le militantisme politique en simple réponse à un besoin sociétal. Ce n’est pas le rôle de l’État que de financer de la propagande politique avec l’argent du contribuable, via, entre autres, les subventions et les crédits d’impôts aux associations. On assiste ainsi à une complexification extrême des ramifications étatiques et à la création de multiples corps intermédiaires entre le public et le privé. Encouragés par l’État et par la galaxie de groupes privés impliqués dans le système néocorporatiste, les lobbies développent une novlangue visant à faire passer leurs activités pour des œuvres d’utilité publique, comme des réponses à des besoins sociétaux, ce qui leur permet de s’assurer un monopole : se gaver tout en accroissant l’exclusion politique des groupes qui ne maîtrisent pas ces codes de la bourgeoisie hors-sol. Plus une « initiative citoyenne » est truffée de mots-clés tels que « inclusivité », « diversité », « vivre-ensemble », « mixité », « jeunes des quartiers populaires », plus vous pouvez être certain qu’elle exclut les prolétaires blancs. Cette complexification de l’action publique, cette prolifération de corps intermédiaires entre l’État et le privé et cette exclusion déguisée en inclusivité génèrent dans la population un sentiment légitime de dépossession et d’impuissance, et mène à la dépolitisation de masse.

Le néocorporatisme opère une double dépossession : il dépossède le peuple de l’État censé le servir, et il dépossède le peuple de sa capacité d’initiative privée. D’où un sentiment de dépossession aussi fort au sein du prolétariat de sensibilité gauchiste qu’au sein du prolétariat de sensibilité dextriste. Comment s’étonner ensuite de la prolifération de discours conspirationnistes articulés autour de la conviction qu’ « on nous cache tout » ?

Le néocorporatisme est un système de double ingérence : ingérence de l’État dans la vie des entreprises, médias, partis et toutes sortes d’initiatives privées, et ingérence des lobbies privés dans les politiques publiques. Les grands gagnants de ce système sont les bourgeois, dont le carnet d’adresse et la maîtrise de la novlangue néocorporatiste leur permet d’accéder aux financements publics et privés et à la validation institutionnelle. 

Des circuits économiques entiers ne sont que des bulles crées de toutes pièces par le système néocorporatiste. En distribuant des subventions et divers labels de validation institutionnelle, l’État empoisonne le marché libre en déversant un nombre incroyable de parasites économiques, de jolis concepts vides abreuvés de subventions, rivalisant pour être vus comme disruptifs et choisis dans l’écosystème de ce faux marché. Là où la libre compétition devait sélectionner les entreprises les plus efficaces par le juste darwinisme économique, le marché est pollué par un nombre croissant de structures dysgéniques mettant toute leur énergie à paraître innovantes et prometteuses. Ce favoritisme institutionnalisé matérialisé par les subventions, les validations institutionnelles, l’économie parallèle des startups et de l’économie sociale et solidaire ainsi que les marchés publics constitue un système de concurrence déloyale organisée.

Le néocorporatisme est un marché bourgeois déconnecté de la demande, qui se réfugie dans le conceptuel pour ne pas être jugé sur les résultats. Le concept au détriment de l’utilité, donc de la demande. Après avoir fait traverser des crises économiques catastrophiques en voulant produire sans donner aux prolétaires les moyens de consommer, face à des prolétaires qui aujourd’hui ont les moyens de consommer, le monde des startups trahit le mépris bourgeois pour la demande populaire en se déconnectant totalement de la demande, en remplaçant l’utilité par le conceptuel. Le but est de briller entre bourgeois et de donner aux prolétaires une fausse notion de ce qui marche, afin de recentrer l’économie sur le nombril de la bourgeoisie et non plus sur les consommateurs.

Le néocorporatisme n’est pas seulement un pillage de l’argent du contribuable par la bourgeoisie. Bien pire que ça, le néocorporatisme favorise des entreprises et des entrepreneurs qui ne devraient jamais l’être et brouille le marché, faisant croire à des entrepreneurs naïfs qu’il faudrait imiter ces startups qui n’ont pour seul but que d’avoir l’air de fonctionner. Le néocorporatisme, c’est l’argent du contribuable au service des passe-temps bourgeois pendant que le pays se tiers-mondise.

Le néocorporatisme est un moyen pour l’État d’offrir aux bourgeois un outil de domination sociale et sociétale, de corruption, de pillage d’État et de contournement népotique hors du contrôle des garde-fous législatifs. Le système néocorporatiste est une une sorte de créature monstrueuse qui rassemble le pire de l’étatisme et le pire du privativisme : il repose à la fois sur un État qui dépasse ses prérogatives et sur des lobbies privés qui acquièrent un pouvoir indu grâce à l’État.

En raison de cette nature hybride du néocorporatisme, la gauche est persuadée de vivre dans un enfer libéral, car tout va in fine dans la poche des intérêts privés, et les libéraux croient voir un étatisme tout puissant et très interventionniste qui détruit le libre marché, un enfer socialiste. Les deux ont en quelque sorte « raison » d’y voir à la fois une inquiétante privatisation de la vie politique et un gargantuesque étatisme. La gauche a « raison » d’être en colère, parce que le néocorporatisme précarise et privatise des services qui devraient relever du service public, et stérilise des combats révolutionnaires pour en faire de simples gadgets de communication gouvernementale et corporatiste. La droite a « raison » de pointer l’ultra-étatisme de ce système, qui organise la gabegie d’argent public pour arroser une poignée de copains privilégiés et faire vivre artificiellement sous perfusion d’argent public toutes sortes de lobbies militants non-élus.

Parce que le néocorporatisme est à la fois le détournement de l’État et le parasitage du secteur privé par la bourgeoisie, il suscite à la fois des discours anticapitaliste dénonçant le libéralisme économique, et des discours libertariens tournés contre l’État. Aucun de ces deux discours ne mène à une solution. Les anticapitalistes tout comme les anti-étatistes sont les idiots utiles du système néocorporatiste, qui les laisse s’agiter sans jamais se sentir le moins du monde menacé, et qui instrumentalise même ces deux camps : le premier pour donner un vernis contestataire aux organisations gauchistes intégralement dépendantes du néocorporatisme, le second pour démanteler toujours plus le service public et offrir toujours plus de cadeaux fiscaux à la bourgeoisie.

L’anticapitalisme tout comme l’anti-étatisme ont le défaut commun de faire croire que la motivation de la bourgeoisie néocorporatiste est l’argent, alors qu’il s’agit bien plus d’un projet de violence symbolique que d’un simple projet pécunier : c’est la volonté de la bourgeoisie d’humilier le peuple, de faire tourner toute la société autour de ses lubies, de déposséder le prolétariat et de manifester sa domination symbolique.

L’anticapitalisme tout comme l’anti-étatisme mènent à la tiers-mondisation : le premier en sabotant la prospérité occidentale indispensable à tout développement, le second en empêchant les institutions d’assurer l’ordre et la justice.

Ce n’est ni en s’excitant contre le capitalisme, ni en hurlant à l’étatisme qu’on luttera contre le double accaparement bourgeois de l’État et du privé, mais en dénonçant le néocorporatisme, en mettant au jour ses rouages et ramifications, et en traquant ses organisateurs. L’anticapitalisme et l’anti-étatisme sont des utopies adolescentes qui amusent la bourgeoisie et ne font trembler personne. Ce système ne peut avancer que masqué. Seule la notion de néocorporatisme permet de comprendre l’ennemi, ses objectifs, ses méthodes et de réclamer des comptes à la bourgeoisie, ici et maintenant, pour chacune de ses trahisons.