6.7 Les aspirations irréconciliables de la bourgeoisie et du prolétariat

Dans un monde capitaliste qui a enrichi les prolétaires, la critique bourgeoise de la société de consommation vise à empêcher un peu tard les prolétaires d’améliorer leur niveau de vie. Le bourgeois en est réduit à l’état de parasite voulant s’assurer que les autres soient pauvres, parce que sa richesse n’aurait selon lui plus aucun sens si tout le monde vivait heureux.

Le prolétaire d’aujourd’hui, grâce au capitalisme occidental, vit plus confortablement qu’un roi de jadis. Les plaisirs et les loisirs se sont multipliés, sont devenus de plus en plus accessibles, voire gratuits. La démocratisation de la consommation a mené mécaniquement à un développement de la société de loisir, par simple effet de diversification du marché.

Le « pain et les jeux » sont vilipendés par la bourgeoisie et le christianisme alors qu’il s’agit là du fondement civilisationnel de la paix sociale et de la prospérité : l’alimentation en abondance et le bonheur pour tous. Le peuple veut du pain et des jeux, mais partout les solutions politiques lui vendent des projets d’austérité plus ou moins dissimulés. On ne considère « le bon peuple », « le bon travailleur », « le pays réel » ou « le brave agriculteur » que dans la mesure où il se sacrifie au travail pour mériter, peut-être, la médaille de l’esclave du mois.

On a d’ailleurs arrêté de parler de prolétaires quand le prolétaire a arrêté de souffrir en permanence. Cela montre que même pour les communistes, le prolétaire ne mérite d’être défendu que lorsqu’il se conforme parfaitement à l’image misérabiliste du bon pauvre qui souffre dignement. Prendre du plaisir, c’est indigne. Un pauvre qui prend du plaisir est un beauf. La gauche dépeint le prolétaire qui consomme comme un allié de la bourgeoisie, alors qu’il apprécie juste le capitalisme qui l’a libéré de sa condition.

À chaque fois que le peuple est satisfait dans ses vraies demandes sans se voir imposer des préoccupations, des peurs et des fantasmes bourgeois, tout se passe pour le mieux. Le capitalisme a été la réponse, puisqu’il cherche des clients et donc s’adapte à la demande réelle, et non à ce que les maîtres ont décidé pour leurs esclaves.

Parce que le capitalisme fait de l’argent sur les désirs des gens, il est l’idéologie qui a le plus apporté de bonheur à la totalité des prolétaires d’Occident et du monde. La bourgeoisie se sent humiliée par l’abondance matérielle offerte aux prolétaires par le capitalisme, car ce n’est désormais plus elle qui décide de quoi les prolétaires doivent se contenter.

La bourgeoisie se sent dépossédée de ses droits sans qu’on ne lui en enlève aucun. Car le capitalisme ne lui en a retiré aucun, et l’a même enrichie. C’est notre seule existence libre et heureuse rendue possible par le capitalisme et la société libérale qui les fait se sentir dépossédés. Ils ont le sentiment de perdre tous leurs droits quand le peuple acquiert les mêmes droits qu’eux. C’est à ça qu’on reconnaît la perte d’un privilège.

À l’image des misogynes qui pleurent la perte par l’homme de « tous ses droits » lorsque les femmes obtiennent juste les mêmes droits que les hommes, ils protestent contre la perte d’un droit, parce qu’en vérité ils déplorent la perte d’un privilège.

On a tous déjà vu un bourgeois se plaindre sur tous les médias qu’il ne peut « plus rien dire ». Le bourgeois monopolise la parole pour déplorer qu’il ne « peut plus rien dire », alors que ce qui le vexe fondamentalement, c’est de ne plus être le seul autorisé à s’exprimer dans la sphère publique, avec la montée de la liberté d’expression grâce aux réseaux sociaux.

Les aspirations des prolétaires et des bourgeois n’ont jamais été aussi irréconciliables. Les prolétaires aspirent à un Occident puissant, rayonnant, parce que c’est cet Occident puissant qui leur apporte le confort matériel avec le capitalisme et la liberté de vivre comme bon lui semble, loin du joug théototalitaire chrétien, grâce à la démocratie libérale. Les bourgeois, à l’inverse, désirent profondément saboter l’Occident, parce que le capitalisme et le libéralisme les ont tous détrônés symboliquement, qu’ils soient bourgeois de gauche ou bourgeois conservateurs.

Une bonne partie des bourgeois s’accordent à dire que l’Occident est à la fois un ignoble dominateur et un honteux décadent. Les bourgeois utilisent tout un éventail d’éléments de propagande anti-occidentale. Aux prolétaires de gauche, dont la sensibilité politique consiste à haïr les inégalités et les dominations, la bourgeoisie de gauche dit que l’Occident commet un péché de domination sur le monde, et qu’il mérite donc d’être détruit. Aux prolétaires de droite, dont la sensibilité politique repose sur l’amour de la liberté et de la puissance, les bourgeois conservateurs disent que l’Occident doit mourir car il serait devenu une « dictature du politiquement correct » et une civilisation décadente prête à s’effondrer, dont la puissance n’appartiendrait plus qu’au passé. Les bourgeois s’accordent pour dire que l’Occident est trop hégémonique et trop faible à la fois. Qui veut tuer son chien prétend qu’il a la rage.