6.6 Le brouillard social au service de la bourgeoisie

La gentrification, la déculturation bourgeoise et la massification de l’enseignement supérieur créent une illusion d’atténuation des distinctions sociales, qui cache un renforcement des privilèges bourgeois. Dans les universités des grandes villes cohabitent désormais des jeunes issus de la classe moyenne éduquée et de la bourgeoisie, dans une ambiance d’apparente égalité, renforcée par le fait que les jeunes bourgeois déculturés avides d’encanaillement adoptent pratiquement le même langage, les mêmes manières, les mêmes références et les mêmes goûts vestimentaires que les classes basses. Incapable de créer quoi que ce soit sur le plan culturel depuis qu’elle n’est plus supportée par le corset chrétien et que sa famille la néglige, la jeunesse bourgeoise se consacre à la branchitude. La branchitude consiste à se tenir à l’affût des nouveautés de la culture populaire pour en isoler certains traits et les adopter sur un mode distancié voire ironique en montrant qu’on est pointu, edgy. La culture populaire est scrutée, segmentée, appropriée par une bourgeoisie qui s’en sert à la fois pour effacer sa condition privilégiée et pour créer un nouvel outil de distinction bourgeoise qui exclut la masse des prolétaires qui se conforment au premier degré à la culture populaire. Bien évidemment, en matière de culture populaire les bourgeois prennent toujours soin de s’enthousiasmer pour les productions des non-blancs et de mépriser celles du prolétariat blanc.

Les techniques de distinction bourgeoise à l’ère de la Grande Déculturation sont bien plus pernicieuses que les anciennes. Jadis, la bourgeoisie se mettait ouvertement en scène comme monde séparé et ne faisait pas semblant d’inclure les prolétaires ni de s’intéresser à eux. Le prolétaire désireux de s’élever socialement se trouvait donc directement face au mur de l’exclusion bourgeoise, ce qui lui permettait de prendre d’emblée la mesure de tout ce qu’il allait devoir faire et apprendre pour accéder au monde bourgeois. Il y avait une sélection beaucoup plus dure à l’entrée du monde bourgeois, mais celui qui parvenait à réussir les mêmes études, acquérir les mêmes codes, le même langage, les mêmes habitudes que la bourgeoisie, finissait par s’y fondre totalement et par obtenir, ou presque, les mêmes opportunités professionnelles, bien qu’il demeurât tout de même handicapé par un capital social et économique moindre que celui de ses camarades bourgeois.

Le phénomène des stages illustre bien la chose. Partout en Occident, les jeunes étudiants doivent multiplier les stages pour espérer ensuite obtenir un poste correspondant à leur niveau d’étude. Ces stages représentent une lourde charge financière pour les familles, car ils sont si peu rémunérés qu’ils ne couvrent généralement même pas le loyer d’un studio minable. Les prolétaires vont se saigner pour effectuer les fameux stages, ce qui va s’ajouter à leurs dettes étudiantes à la sortie de leurs études, tandis que les jeunes bourgeois les multiplieront avec bien plus d’aisance, puisque leur famille peut les soutenir financièrement pendant ces longues années de probation professionnelle et que leur réseau leur permet d’accéder à des stages bien plus affriolants pour les futurs recruteurs. Les prolétaires ne se rendent souvent pas compte de cet écart, car pendant ces années-là, leurs camarades bourgeois semblent eux aussi « en galère », vivent dans des chambres de bonne minuscules et font attention à leurs dépenses. Sauf que cette apparence de « galère » commune masque des différences énormes, et à l’arrivée, les prolétaires finissent exsangues tant financièrement que physiquement et moralement, du fait d’avoir dû se déclasser en acceptant un emploi en dessous de leurs qualifications, tandis que la carrière de leurs camarades bourgeois décolle mystérieusement. Les jeunes prolétaires dépriment, s’auto-déprécient et se disent qu’ils n’ont sans doute pas travaillé assez.

Le brouillard social renforceur de privilèges bourgeois grossit les rangs du militantisme antiraciste, car bon nombre de jeunes gens d’origine extra-européenne prolétaire se heurtent au fameux mur après des études réussies. Ils sentent bien qu’il y a là quelque chose de racial, malgré la comédie antiraciste que leur jouent les bourgeois. Cette expérience les conforte dans l’idée que c’est à cause des blancs racistes qu’ils échouent. En vérité, les prolétaires blancs sont confrontés à la même exclusion raciale de la part de la bourgeoisie, que l’on appelle pudiquement « ne pas avoir le réseau ».

Le brouillard social n’existe pas seulement au niveau des études. Il se manifeste également dans les médias. La manière dont la bourgeoisie se met en scène dans la presse people est particulièrement révélatrice à cet égard. La presse people, c’est la seule image que les gens ont concrètement de la bourgeoisie, c’est tout ce que le peuple voit des riches. Les pages des magazines people sont remplies de « fils et filles de » qui ne sont que très rarement signalés comme tels. Seuls les enfants d’artistes ultra-célèbres sont identifiés comme « fils de », tandis que les enfants des producteurs, patrons de presse, riches industriels et financiers, semblent toujours sortis de nulle part. L’extrême vulgarité et vacuité de la presse people pousse les occidentaux à croire qu’ils sont eux-mêmes décadents, puisque jamais on ne leur signale qu’il ne s’agit là que de la bourgeoisie fin de race. Implicitement, par toute une série de non-dits, la presse people fait croire au peuple que ce spectacle obscène, c’est juste le prolétaire blanc avec du fric. La bourgeoisie se protège par la presse people qui floute volontairement les origines sociales et mélange tout un monde : les artistes, les sportifs, la haute société, la prostitution, la musique, le cinéma, la téléréalité, la politique… On endort l’instinct prolétaire d’enquêter sur les sphères de pouvoir et de richesse par un voyeurisme tourné vers des guignols hétéroclites et de riches cas sociaux.

La téléréalité, c’est l’industrialisation de la peopolisation. C’est le show business qui va décider arbitrairement qui deviendra célèbre. La médiatisation narcissique pour faire oublier qu’on ne devient jamais vraiment bourgeois sans avoir de sang bourgeois, pour servir de catharsis, d’objet de curiosité et de dégoût afin de vacciner le peuple de sa possible envie de s’élever, et lui faire oublier qu’à l’heure où aucune barrière officielle ne s’oppose à l’ascension sociale, personne ne monte socialement. Là encore, la téléréalité est un instrument de diffusion de la haine de soi auprès du prolétariat blanc. Les gros producteurs de la bourgeoisie décident de choisir les éléments les plus crétins et vulgaires du prolétariat pour monter de grands freak shows censés représenter le peuple. Les prolétaires intelligents et talentueux sont systématiquement écartés. Les rares exceptions servent de caution morale à cet océan d’ignominie. Le projet de propagande politique de la téléréalité est d’ancrer dans les cerveaux l’association suivante : prolétariat occidental + argent + temps = merde décadente. La téléréalité et la presse people, c’est la bourgeoisie qui consacre son argent à faire croire aux blancs qu’ils sont décadents et le seraient encore plus s’ils s’enrichissaient, et à ne présenter comme seul rêve possible pour les prolétaires blancs qu’un monde d’abrutis vulgaires.

Cette mise en scène hypocrite de cohabitation des classes, la singerie bourgeoise des codes prolétaires et la généralisation de l’expression familière donnent aux prolétaires l’illusion qu’il leur suffit d’étudier dans les mêmes établissements que la bourgeoisie et de bien travailler pour obtenir les mêmes perspectives de carrière que ces bourgeois qui leur ressemblent tant en apparence. Mais dans les faits, il n’en est rien, et les prolétaires éduqués se heurtent à un mur une fois leurs brillantes études accomplies. Les privilèges bourgeois de carrière se sont même renforcés en Occident depuis que règne cette atmosphère de fausse uniformité sociale et de fausse camaraderie entre classes.

Les bourgeois déploient une énergie considérable à faire croire que la bourgeoisie n’est pas une race mais uniquement une philosophie et un mode de vie. Ils caricaturent eux-mêmes tellement l’image qu’on se fait de la bourgeoisie, que le bourgeois devient toujours l’autre tant qu’il n’est pas strictement identique à un archétype rigide correspondant en réalité à très peu de bourgeois. En d’autres termes, pour préserver sa réputation raciale, la bourgeoisie tente de faire croire que les bourgeois déculturés ne sont pas des bourgeois, voire qu’ils sont carrément des prolétaires parvenus.

La plus grossière erreur serait de croire que les bourgeois sont peu nombreux. La victimisation de cette race des riches pousse à s’imaginer sa disparition. Or la révolution française exécuta moins de 3000 nobles dans un pays où il y en avait plus de 120 000 en 1789. Actuellement la France compte deux millions de millionnaires, soit quasiment un blanc sur vingt. Les centaines de milliers de manifestants du mouvement bourgeois conservateur La Manif Pour Tous opposés au mariage homosexuel et aux progrès en matière de maternité choisie donnent une idée de leur nombre.