6.4 La Grande Déculturation bourgeoise

Bien que la bourgeoisie soit par définition parasitaire depuis ses origines, il y eut un temps où la suprématie bourgeoise comportait un versant bâtisseur et s’appuyait sur une culture solide et riche que chaque génération de bourgeois était tenue de transmettre à la suivante. Mais partout en Occident, la bourgeoisie est aujourd’hui frappée par un mouvement d’auto-déculturation profond et sans précédent. C’est la Grande Déculturation bourgeoise, phénomène qui réduit la race bourgeoise à sa pure nature parasitaire.

En quelques décennies à peine, la bourgeoisie a cessé de transmettre son capital culturel à ses enfants. Le niveau de langue des bourgeois s’est effondré. Les humanités classiques ont cessé de constituer le bagage élémentaire des enfants de la bourgeoisie. Leur habillement est d’une médiocrité saisissante alors qu’ils disposent des moyens de se faire confectionner une garde-robe sur mesure. Et la disparition des salons montre que les bourgeois ont définitivement cessé de s’estimer mutuellement selon leur capacité à créer une émulation intellectuelle et artistique.

Les bourgeois ont délaissé l’éducation de leurs enfants dans des proportions impardonnables pour des gens dotés d’un tel capital culturel, économique et social. Enfermés dans une logique d’une irresponsabilité et d’un court-termisme effrayants, ils sous-traitent massivement l’éducation de leurs enfants à des domestiques issus de pays pauvres non-occidentaux, de faible niveau de langue et ignorant tout des codes sociaux traditionnels bourgeois. Alors que de nombreux parents des classes basses et moyennes se saignent financièrement pour la réussite scolaire et l’élévation culturelle de leurs enfants, les ultra-riches, eux, ne daignent même pas consacrer 0,001 % de leur richesse à l’éducation de leurs propres enfants. Ils font bien pire que de haïr leurs enfants : ils s’en moquent. Les rares jeunes bourgeois qui échappent à la déculturation sont des jeunes gens qui se sacrifient littéralement sur le plan socio-économique, qui s’auto-prolétarisent en s’investissant dans des carrières ingrates telles que la recherche scientifique ou l’enseignement des humanités. Ceux-là ont perdu tout prestige social et sont rémunérés à des niveaux scandaleusement faibles en regard de la masse de travail ultra-qualifié engagée et de l’importance civilisationnelle de leur contribution.

La libéralisation générale de la société a permis l’élévation intellectuelle, culturelle, morale et même physique de la totalité du peuple, à l’exception de la bourgeoisie, dont seule la richesse matérielle ne s’est pas effondrée. Habituée à ce que la société toute entière concoure à la réussite des enfants de la bourgeoisie, organisée qu’elle était à tous les niveaux pour consolider la suprématie culturelle bourgeoise, la bourgeoisie n’a en réalité jamais su éduquer seule ses enfants.

Les deux principales sources de la Grande Déculturation bourgeoise résident dans la déchristianisation de la société et dans l’entêtement des hommes de la bourgeoisie blanche à mépriser la sphère domestique, à lui dénier toute signification politique, toute portée civilisationnelle.

Pendant des siècles, l’éducation des enfants de la bourgeoisie allait de soi, car les hommes bourgeois pouvaient compter sur un travail domestique féminin invisible et illimité, disponible à l’infini. L’épouse du bourgeois accomplissait chaque jour un travail de manageur du personnel domestique et péri-domestique féminin et masculin : nourrices, gouvernantes, majordomes, chaperons, dames de compagnie, lingères, bonnes, valets, cuisiniers, précepteurs, secrétaires, cochers, couturières, etc. Au sein de ce personnel de maison, il y avait des personnes de classes basses, mais également du personnel qualifié recruté parmi des éléments de la bourgeoisie en difficulté financière. Dans une société où les femmes ne pouvaient se marier librement et où la dot revêtait un caractère incontournable, les « filles » sans dot et les « vieilles filles » de la bourgeoisie fournissaient pléthore de gouvernantes hautement qualifiées, parfaitement aptes à transmettre aux enfants des classes dominantes toutes les connaissances, compétences et manières essentielles à l’éducation bourgeoise. Même le personnel recruté dans les classes basses de la société assurait à sa manière la perpétuation de la langue, des codes et usages bourgeois. Les familles pauvres cherchaient à « placer » leurs enfants dans de « bonnes maisons » à la réputation honorable.

L’abondance et la grande disponibilité de ce personnel permettait à la bourgeoisie de déléguer une importante part du travail ménager ingrat et du travail éducatif de transmission des fondamentaux de la culture bourgeoise, laissant à la mère suffisamment de temps et d’énergie pour qu’elle se consacre aux tâches les plus difficiles, les plus complexes, les plus prestigieuses et les plus raffinées de la transmission culturelle bourgeoise : la gestion de la carrière de son mari et de ses enfants par l’organisation des réseaux de sociabilité bourgeois. Outre le management du personnel de maison, l’épouse bourgeoise consacrait le plus clair de son temps à cultiver des relations sociales essentielles à la réussite des membres de son foyer. Tenir la correspondance écrite avec toutes les relations de la famille était une tâche quotidienne à laquelle nulle maîtresse de maison ne dérogeait. L’importance sociale d’une famille se mesurait à la qualité et à la désirabilité des salons, des « jours » tenus par l’épouse, ainsi qu’au prestige des personnes qu’on y rencontrait et à la difficulté d’être admis dans le cercle. L’épouse organisait dîners et bals, et tâchait de faire inviter les membres de sa famille dans ceux que les autres bourgeois organisaient. Les salons, bals, dîners et les spectacles servaient de rites de passage des enfants sous le patronage de la mère. C’est dans ces lieux que les enfants étaient « lancés dans le monde », et que les mariages se jouaient.

Puis, avec les progrès conjoints du capitalisme et de la démocratie libérale, le personnel domestique s’est raréfié. Il est devenu plus cher, beaucoup moins aisément corvéable, davantage protégé par les nouveaux droits sociaux, par la formalisation, la judiciarisation et la contractualisation des relations salariales. La fin des livrets domestiques et ouvriers, couplée à l’essor généralisé du salariat industriel et tertiaire a accru la mobilité professionnelle et géographique des individus. Les employés de maison ont ainsi peu à peu cessé d’être intégralement dépendants de la famille bourgeoise qui les employait.

Cette crise de recrutement du personnel domestique, pilier essentiel de la transmission culturelle bourgeoise, les hommes de la bourgeoisie ne l’ont pas prise au sérieux. Aveugles à l’importance du travail domestique féminin informel, ils n’ont pas voulu augmenter le poste budgétaire alloué au travail domestique ni inventer des formes nouvelles de contractualisation de ce travail domestique, et ont laissé leurs épouses endosser des charges domestiques croissantes, habitués qu’ils étaient à ce que la transmission culturelle bourgeoise s’opère à chaque génération comme par magie, grâce au travail féminin invisible. Il s’est donc opéré un processus de bonnichisation de la femme bourgeoise. Alors que pendant des siècles, la considération sociale pour une femme bourgeoise venait de sa capacité à faire rayonner le prestige de sa famille à l’extérieur du foyer, et qu’il était attendu d’une femme riche qu’elle donne des ordres et ne se charge d’aucune tâche salissante, ni même de l’allaitement de son bébé, on assiste avec la crise de recrutement domestique à la montée de la figure de la ménagère bourgeoise idéale. Les années 50 sont un grand moment d’exaltation de la réclusion domestique des femmes de la bourgeoisie, sous les traits de la fée du logis, bonniche glamour qui passe elle-même l’aspirateur ultra-moderne dans le salon sous le regard attendri de son mari bienveillant, en veillant à ne pas abîmer sa manucure, pendant que les enfants font sagement leurs devoirs.

Les hommes bourgeois ont cru faire une bonne affaire en bonnichisant leurs femmes, parce qu’ils avaient le nez sur les économies de bouts de chandelles et de court-terme, et parce que la bourgeoisie bénéficie de tels privilèges sociaux, économiques et culturels, qu’elle ne paye jamais rubis sur l’ongle le prix de ses erreurs. Le coussin de sécurité de la bourgeoisie est tellement épais que les bourgeois ne s’aperçoivent pas qu’ils sont en train de s’écraser au sol. C’est même là un trait définitoire de la bourgeoisie : ne jamais avoir à payer immédiatement le prix de ses erreurs. Ce privilège affaiblit toutefois fortement la bourgeoisie, puisqu’il la rend incapable d’adaptation comportementale lors des révolutions culturelles.

Ce sont les hommes bourgeois eux-mêmes qui ont organisé l’individualisation de la société et la contractualisation des rapports économiques, parce que cela leur permettait de disposer d’une main d’œuvre atomisée, éclatée et donc vulnérable, parce qu’il leur fallait, pour accroître leur domination économique et politique, détruire les corps intermédiaires de la société d’Ancien Régime qui faisaient obstacle à l’essor du capitalisme. Quelle ne fut pas leur sidération lorsque « leurs » femmes et « leurs » ouvriers se mirent à les prendre au mot et voulurent eux aussi pleinement jouir du statut d’individus libres. Les bourgeois ont favorisé l’individualisation parce qu’ils voyaient là le parfait moyen de pouvoir opprimer et répudier les plus faibles, mais ils ont été dépassés par les événements quand les faibles ont voulu aller au bout de l’individualisation en recherchant leur émancipation et autonomisation. Aujourd’hui, les bourgeois veulent nous faire croire que « la décadence » viendrait des libertés modernes. En vérité, eux seuls sont décadents, et ce n’est pas à cause des libertés elles-mêmes, mais bien au contraire à cause de leur profonde inadaptation à une société libre, à cause de leur refus viscéral d’accepter que les libertés modernes soient autre chose que la liberté des bourgeois d’opprimer le peuple et les femmes.

L’investissement des femmes bourgeoises dans des carrières professionnelles est la conséquence de l’inévitable libéralisation générale de la société. La réclusion domestique de la femme bourgeoise n’a été qu’une parenthèse de bonnicherie dans l’histoire, entre le moment où la femme bourgeoise a cessé d’avoir pour principale mission d’organiser le rayonnement social et culturel de sa famille, et celui où elle a pu, grâce au féminisme, investir un nouveau champ de rayonnement extra-domestique.

Conjuguée au déni bourgeois de l’importance du travail domestique, la déchristianisation a donc entraîné un effondrement culturel de la bourgeoisie.

Tant dans la sphère domestique que politique, culturelle et économique, les bourgeois veulent le pouvoir sans aucune des responsabilités afférentes à ce pouvoir. Un maximum de privilèges pour un minimum de charges. La Grande Déculturation bourgeoise est le fruit de cette incapacité des bourgeois à assumer leurs responsabilités quand ils n’ont pas en permanence un corset social et religieux qui leur dicte toutes les conduites à adopter.

La libération des femmes et des prolétaires n’a rien retiré aux hommes bourgeois, mais ceux-ci se sentent dépossédés par le simple fait que les dominés d’antan acquièrent des choses qui étaient jusqu’alors leur chasse gardée. Les bourgeois n’ont perdu aucun droit, ni pouvoir, ni richesse : ils n’ont perdu que des privilèges. C’est déjà trop pour eux, et cela suffit à susciter en eux une profonde pulsion de démission générale.

Blessé de n’être plus dans son foyer le « chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église », blessé de n’être plus dans la société le maître incontesté de tous, le bourgeois souffre, il est perdu, se sent déchu et se noie dans le « à quoi bon ? ». Les pères de la bourgeoisie ont bradé les trésors de notre industrie aux étrangers. Ils ont répudié les femmes de leur sang, dilapidé leur patrimoine et deshérité leurs enfants.

Massivement démissionnaires, les bourgeois se marient en masse avec des femmes non-occidentales, tout absorbés qu’ils sont par l’espoir que dans les pays en voie de développement, il se trouve encore des femmes sur terre qu’ils puissent impressionner. La Grande Déculturation bourgeoise manifeste l’incapacité des hommes de la bourgeoisie à percevoir l’intérêt de la transmission culturelle dès lors que leur nombril n’est plus le centre du monde.