6.3 Le paternalisme christo-bourgeois

Le christianisme fut pendant des siècles le corset de contention de la société assurant la soumission à l’ordre social, moral et culturel voulu par la bourgeoisie. Culture chrétienne et culture bourgeoise ne faisaient qu’une. L’Église veillait à la soumission du peuple à la bourgeoisie, et les institutions chrétiennes étaient des creusets de transmission culturelle pour la bourgeoisie. La démocratie libérale a mis à mal l’emprise du christianisme et le prolétariat s’est déchristianisé en masse de lui-même, dès qu’il n’a plus été forcé d’obéir à l’Église. La déchristianisation a libéré le prolétariat, tandis qu’elle a signé l’arrêt de mort de la culture bourgeoise, qui ne tenait que grâce à l’Église. Les prêtres sont les commissaires politiques de la bourgeoisie. Sans les prêtres, ou plus précisément, sans l’emprise des prêtres sur la société, sans pouvoir coercitif de l’Église, le prestige social de la bourgeoisie s’effondre, de même que la déférence des prolétaires envers les bourgeois, et les réseaux de transmission culturelle bourgeoise.

La déchristianisation des sociétés occidentales a eu de lourdes conséquences sur la transmission culturelle bourgeoise. De par sa nature théopolitique totalitaire, le christianisme a été pendant toute la durée de son règne un outil puissant de contrôle moral, sexuel, psychologique et intellectuel de la totalité de la population européenne. En asseyant le pouvoir de l’Église, la bourgeoisie faisait financer par l’ensemble de la société les organes de contrôle social chrétien. Durant plus de quinze siècles, le totalitarisme chrétien régissait tous les niveaux de la société et tout récalcitrant risquait sa vie. Partout sur le territoire européen, jusqu’au moindre hameau, dans toutes les classes sociales, c’était l’Église qui dictait les comportement, les croyances, les mariages, le régime alimentaire, le rythme de vie, la gestion de l’argent, le langage autorisé, les fêtes, les enterrements, les valeurs, les relations entre hommes et femmes, la médecine, la naissance, les pratiques sexuelles, la représentation artistique, le fond et la forme des productions littéraires.

La vitalité de la culture profane occidentale et la persévérance de l’irrévérence envers les religieux, y compris durant les âges les plus sombres, ne doit jamais faire oublier combien omniprésente était l’emprise du christianisme, ni combien puissants furent les efforts déployés par les civils pour s’extraire de cette emprise, souvent par la ruse. Toutes les oppressions sociales voulues par la classe dominante, toutes les relégations forcées dans la pauvreté, l’ignorance, la sujétion, étaient sanctifiées par l’Église, qui, ainsi, transformait en péché voire en hérésie toute opposition à ces injustices. Cette institutionnalisation de la domination bourgeoise par l’Église a pris des formes multiples, la plus célèbre étant celle du paternalisme christo-bourgeois de la Révolution Industrielle.

Le paternalisme des grands patrons et de l’Église aux XIXe et XXe siècles a marqué les esprits parce qu’il était d’autant plus spectaculaire qu’il était anachronique. Il donnait à voir un contraste saisissant entre, d’une part, les exigences d’une bourgeoisie qui voulait continuer à plier autoritairement les prolétaires à ses normes bourgeoisies chrétiennes, et, d’autre part, l’éclatement des structures sociales « traditionnelles » sous l’effet du système capitaliste des débuts, mis en place par cette même bourgeoisie avec une impressionnante brutalité. Voyant que ni l’armée, ni la police, ni les licenciements punitifs, ni le lock-out, ni le recours à la main d’œuvre immigrée ne suffisaient à calmer les revendications prolétaires, la bourgeoisie, avec le concours de l’Église, a tenté de s’imposer comme figure paternelle à l’autorité bienveillante envers ses enfants les prolétaires.

Avec le paternalisme, les bourgeois voulaient le beurre du christianisme et l’argent du beurre du capitalisme. Ils voulaient pouvoir profiter des bénéfices du capitalisme et de la démocratie libérale en disposant d’une main d’œuvre individualisée, atomisée, qui n’était plus protégée par le système ancien des corporations, sans pour autant avoir face à eux des ouvriers agissant en individus libres. La bourgeoisie chargeait l’Église de faire accepter ce système oppressif aux prolétaires en présentant cet ordre injuste comme l’ordre voulu par Dieu lui-même, et en présentant la prière comme seul remède aux maux ouvriers, pour les tenir éloignés de la grève, de la révolte et de la révolution. L’Église veillait également à ce que les prolétaires se conforment à la morale bourgeoise, restent dans le giron du Christ, alors que toutes les structures sociales d’Ancien Régime, qui régulaient auparavant les mœurs et relations interpersonnelles, étaient dynamitées par le capitalisme.

Le mode précapitaliste de contrôle social christo-bourgeois, bien qu’oppressif, offrait au moins des garanties et protections aux prolétaires qui s’y pliaient. Le système des corporations, guildes et jurandes était contraignant pour les employeurs en plus de l’être pour les ouvriers.

En instaurant le régime économique capitaliste, les bourgeois ont continué d’exiger la fidélité, la stabilité et la soumission quasi-filiale de la main d’œuvre prolétaire d’Ancien Régime, sans lui donner aucune des garanties, protections ni reconnaissance que leur offrait jadis le système corporatiste d’Ancien Régime. Ils voulaient la libre entreprise, la propriété privée, la mobilité géographique et l’individualisation de la société pour pouvoir tirer le plus de profit possible de la main d’œuvre prolétaire, mais n’hésitaient pas à envoyer l’armée pour réprimer dans le sang les ouvriers qui voulaient eux aussi s’associer et entreprendre librement entre eux, accéder à la propriété, être libres de leurs mouvements et jouir pleinement du statut d’individus libres.

Avec le paternalisme, les grands patrons crurent trouver la parade aux problèmes qu’ils avaient eux-même créés. Pour éviter d’avoir à payer le prix des dérégulations sociales et économiques qu’ils avaient instaurées pour assurer leurs profits, ils ont chargé l’Église de resserrer la vis des mœurs, soit directement, soit par la création de toutes sortes d’instances de contrôle social. Le contrôle social christo-bourgeois était crucial pour la bourgeoisie, parce qu’il permettait d’assurer la déférence du peuple à l’égard de la bourgeoisie, sous la forme d’une sorte de piété filiale, et parce que la culture bourgeoise est si intimement liée au christianisme, qu’il lui fallait à tout prix que le pouvoir symbolique de l’Église perdure pour que son prestige de classe se maintienne.

Les bourgeois ont lié leur destin à celui du christianisme, croyant avoir trouvé dans le totalitarisme chrétien la plus sûre garantie de domination parasitaire éternelle. Le « détail » qu’ils ont négligé, c’est que la greffe chrétienne n’a jamais pris et que les peuples d’Occident n’ont jamais cessé de vouloir expulser cette religion orientale parasite.

Le christianisme a été le plus puissant organe de maintien par la force d’un ordre social et racial injuste. La déchristianisation a détruit la colonne vertébrale culturelle de la bourgeoisie et a permis l’élévation culturelle, intellectuelle, morale, physique et sociale des prolétaires, parce qu’elle les a libérés de carcans qui servaient avant tout à faire accepter aux prolétaires leur position d’infériorité forcée.