5.7 La reconversion déconstructiviste de la gauche

Une fois enterré le rêve communiste d’abrogation des classes sociales et de la propriété privée, la gauche a progressivement transféré son énergie déconstructrice vers le champ sociétal.

Quand la gauche a commencé à s’investir dans la déconstruction sociétale, elle avait un boulevard devant elle : libérée de l’emprise chrétienne et de la peur immédiate de mourir de faim, la population occidentale était avide de liberté, et brûlait de se débarrasser des carcans chrétiens, notamment dans le domaine de la famille, de la sexualité, de l’école et de la médecine. En l’absence totale de droite, et avec pour seuls opposants les conservateurs — par définition incapables de guider tout progrès — c’est la gauche, par défaut, qui s’est chargée d’accompagner la révolution sexuelle, et plus largement, la grande déconstruction sociétale. Pendant une vingtaine d’années en Occident, le progrès des libertés individuelles par déconstruction-destruction graduelle d’une multitude de lois et de normes liberticides a été mené par une forme mutante de la gauche : la gauche libertaire. Celle-ci accomplissait, dans un cadre idéologique de gauche (un paradigme faisant primer l’égalité sur la liberté) la transformation sociétale qu’aurait dû mener la droite libérale (dont le paradigme fait primer la liberté) si l’éclosion de celle-ci n’avait pas été sabotée par le camp conservateur (dont le paradigme fait primer l’ordre moral au détriment de l’égalité et de la liberté). Faute de vraie droite libérale, c’est la gauche qui a porté sur la scène politique la demande populaire de libertés individuelles. 

Le projet libéral a été en large part mené par la gauche libertaire. Galvanisée par ses succès dans le champ sociétal et ne pouvant plus militer pour l’abolition des classes ni du capitalisme depuis la chute du communisme, la gauche s’investit aujourd’hui de plus belle dans ce champ sociétal. Cette gauche sociétale continue donc de faire le travail de libéralisation que devrait mener la droite si elle existait : légalisation du mariage gay, libéralisation des méthodes de procréation médicalement assistée, instauration de la culture du consentement dans le domaine médical et sexuel, etc. Mais la gauche sociétale tâche en même temps de faire avancer sa plus grande priorité : l’égalitarisme. Or, si la quête d’égalité peut dans une certaine mesure créer un terreau favorable à l’éclosion de libertés, très vite, les libertés individuelles deviennent des obstacles à la totale égalité, et l’égalitarisme aboutit toujours à une politique liberticide, faite de graves atteintes à la liberté d’expression, de criminalisation de toute pensée dissidente, d’attaques incessantes contre la liberté de s’associer ou d’entreprendre et contre la propriété privée.

Le mouvement intellectuel de la déconstruction a donc été mené par les intellectuels de gauche. Il s’agissait là d’un moment nécessaire de notre histoire : interroger le bien-fondé de tout ce qu’on imaginait gravé dans le marbre pour l’éternité, pointer le construit social derrière les lois présentées jusqu’alors comme l’expression figée de l’ordre naturel. La grande déconstruction, bien que menée par la gauche par la force des choses du fait de l’inexistence de la droite, a été une étape importante dans l’établissement durable des démocraties libérales et l’avènement de l’individu. La déconstruction a en effet posé les premières pierres de la culture du consentement, qui est d’une importance fondamentale dans tout projet de société libérale.

Le mouvement de déconstruction opéré par des intellectuels principalement de gauche, notamment dans le champ des sciences sociales, a permis une grande démystification, l’exploration des limites de notre rationalité, la mise au jour des logiques de pouvoir souterraines régissant les phénomènes sociaux et le fonctionnement des institutions (État, police, prison, hôpital, psychiatrie, famille) qui nous semblaient en apparence obéir à la rationalité ou la nécessité. En vérité, malgré les dérives relativistes du mouvement de la déconstruction, même leur critique de la rationalité a sur le long terme fait avancer la rationalité occidentale, car on n’exerce pleinement sa faculté de raisonner que si l’on prend précisément conscience des biais qui l’affectent. Il faut tenir compte des analyses des penseurs déconstructionnistes, passionnantes sur le plan historique et sociologique, mais il faut ensuite passer à la phase de reconstruction.

Rien n’est évident, et quand rien n’avait encore été déconstruit, personne ne se demandait vraiment ce qui était naturel ou non. Tout allait de soi et toutes les règles en vigueur paraissaient naturelles. Chercher à connaître la part de culturel et de naturel implique de tout interroger, de tout déconstruire. Le problème n’est pas la déconstruction en tant qu’exercice intellectuel, mais le démantèlement de la civilisation que promeuvent les idéologues de gauche sous le nom de déconstruction — la destruction déguisée en exercice intellectuel. Pour peu que la civilisation soit préservée, la déconstruction intellectuelle permettrait sur le long terme de renforcer nos liens avec la nature, parce qu’elle nous aide à démêler les nœuds de l’intrication du naturel et du culturel.

L’exercice de déconstruction nous apprend à distinguer dans notre culture ce qui doit être détruit, ce qui est immuable, ce qui est toxique et ce qui est nécessaire. Ce travail de remise en question de notre culture est une réflexion essentielle au progrès. Là où les gauchistes n’ont pas tort, c’est qu’il faut bien détruire certaines choses. La déconstruction devrait nous mener à la déchristianisation. Mais les gauchistes, par leur obsession égalitariste, en ont fait une méthode de destruction de la civilisation et de renforcement de l’emprise morale du christianisme.

Les gauchistes ont eu l’hybris platonicienne du philosophe-roi. Le philosophe déconstruit, interroge et inspire le politique, mais le philosophe ne doit pas régner. La gauche déconstructionniste, c’est le philosophe au pouvoir.

La gauche a mis au jour les innombrables déterminismes qui entravent les hommes dans leur quête de liberté, mais elle est aujourd’hui le plus gros obstacle dans cette quête de liberté. La gauche déconstructrice a permis l’avènement du libéralisme, son accession à un stade avancé, car elle a accompli un travail excellent de révélation des mécanismes de domination souterrains régissant des relations sociales qu’on imaginait libres. Elle a permis de comprendre qu’il ne suffisait pas de décréter « tous les hommes naissent libres et égaux en droits » pour que cette liberté devienne effective instantanément.

Le nécessaire travail de déconstruction intellectuelle des fausses évidences et de destruction des normes liberticides, parce qu’il a été mené par la gauche, faute de droite existante, a été mis au service de la chasse aux inégalités au lieu de servir les libertés, et a donc abouti à un projet de destruction de la civilisation occidentale. Au lieu d’utiliser les outils des sciences sociales pour parfaire la connaissance des mécanismes limitant les libertés, la gauche s’en sert pour organiser un flot sans cesse renouvelé de psychoses autour de chaque nouvelle inégalité mise en évidence. Or, quand on a pour priorité absolue de supprimer les inégalités dans tous les aspects de l’existence humaine, on en arrive très vite à reprocher à l’Occident d’exister, puisque sa supériorité, tant sur le plan scientifique et technologique qu’économique, philosophique et politique, est une manifestation éclatante d’inégalité. Le fait de considérer toute inégalité comme illégitime aboutit à vouloir supprimer toute hiérarchie, toute instance de pouvoir, toute quête de puissance, et donc à se lancer dans une quête obsessionnelle de destruction de tout ce qui fait la puissance de l’Occident.

C’est ainsi que la gauche, qui à l’origine se voulait le parti de défense des intérêts prolétaires en Occident, s’est muée en organe de destruction du prolétariat et en machine à promouvoir l’autodestruction. Obsédée par les inégalités, et croyant que la solution à un abus de pouvoir est toujours de supprimer ce pouvoir, la gauche démantèle des institutions démocratiques fondamentales telles que la justice et la police, et organise le remplacement racial des quartiers populaires européens, sous couvert de juste retour des choses suite à la colonisation. Ce faisant, la gauche condamne le prolétariat européen à subir l’oppression de l’insécurité et de la violence quotidienne. Et comme les théoriciens gauchistes déconstructionnistes ont décrété que le prolétaire blanc était le bourgeois du monde, elle se moque bien de l’oppression qu’elle favorise et des tabassages à mort que son laxisme protège. De même, lorsque cette gauche, que l’on appelle dans le monde anglo-saxon la gauche « woke », entreprend de s’attaquer à l’élitisme scolaire sous prétexte d’égalitarisme, elle ne fait que détruire l’école publique, empêcher les classes populaires d’accéder aux humanités classiques, et renforcer ainsi le privilège bourgeois qu’elle prétend combattre. 

La gauche « woke » accomplit depuis des décennies un travail massif de propagande pour faire du démantèlement du monde blanc la priorité absolue de notre civilisation. Même sous la forme de l’écologie, cette gauche arrive à diffuser comme message principal l’idée que tout irait mieux si nous n’existions plus.

La pulsion autodestructrice antiblanche de la gauche est toujours enrobée dans une rhétorique de lutte contre les inégalités, mais dans les faits, elle est une vaste entreprise de désarmement des classes populaires — par le mépris pour leur besoin de sécurité, la destruction de l’école publique, l’organisation du remplacement ethnique et la criminalisation des réactions populaires à ces attaques. À l’arrivée, les grands gagnants sont les bourgeois rompus au maniement de la rhétorique gauchiste woke.

Le seul moyen d’en finir avec cette folie déconstructiviste qui ne profite qu’aux bourgeois, c’est que la droite s’enrichisse de l’héritage intellectuel des penseurs de la déconstruction pour mettre leurs savoirs au service du progrès des libertés en Occident. Pour construire un Occident libre et puissant, nous n’avons rien à attendre de la gauche engluée dans sa quête de destruction du monde blanc, ni des conservateurs négationnistes des sciences sociales. Seule la droite authentique, libérale, progressiste et occidentaliste peut relever le défi de la nouvelle ère de construction occidentale.