5.5 La riposte bourgeoise face à la classe-moyennisation du prolétariat

En se construisant, le capitalisme se développe finalement au détriment de la bourgeoisie. Même si le capitalisme a enrichi la bourgeoisie, le plus gros de la bourgeoisie rentière s’est complètement étalé dans le virage capitaliste. Les bourgeois n’ont pas réussi à s’adapter à la transformation de la société : en plus de perdre leur suprématie sociale, ils sont frappés par une déculturation de classe sans précédent.

La société de consommation a enterré le christianisme en montrant que non, ce n’est pas une catastrophe si tous les pauvres bénéficient d’un toit, d’une instruction, de quoi manger, de quoi se vêtir correctement et d’un peu de temps libre. Elle a libéré les hommes du devoir d’expiation du péché originel par le travail. N’oublions pas qu’à chaque progrès prolétaire, les bourgeois chrétiens ont systématiquement promis l’arrivée apocalyptique de nuées de sauterelles. Quand on a voulu interdire le travail des enfants, ils ont prétendu que cela provoquerait l’effondrement de l’économie.

Curieusement, au moment même où les prolétaires s’émancipaient et se classe-moyennisaient avec le capitalisme, la bourgeoisie s’est trouvé une passion grandissante pour le gauchisme et les discours marxistes de rejet de la consommation, qui désignaient comme des nouveaux péchés le confort matériel et la propriété privée. Les anciennes fortunes bâties à des époques où les impôts étaient pratiquement inexistants se sont employées à financer le lobbying socialiste pour augmenter les prélèvements obligatoires qui pesaient sur la classe moyenne.

Le point commun entre la lutte contre l’esclavage et les revendications ouvrières (exigences de droits civiques, de salaires plus élevés, de congés payés), c’est qu’elles aboutissent toutes à un accroissement de temps libre pour le peuple. La lutte bourgeoise moderne est la lutte contre le temps libre du prolétaire, et contre tout ce qui peut rendre sa vie confortable.

Que ce soit via l’écologisme décroissantiste ou le survivalisme paranoïaque, on conditionne le peuple à vivre dans la misère matérielle et mentale. On lui a retiré les visions positives d’un futur fait de voyages dans l’espace pour le plonger dans des préoccupations apocalyptiques : catastrophisme climatique, effondrement économique et guerre civile sont désormais les seuls horizons qu’on veut laisser à l’homme occidental.

On conditionne le peuple à avoir peur d’être heureux. On lui martèle que chaque nouveau millimètre de plaisir et de liberté qu’il acquiert, il finira tôt ou tard par le payer cher.

La classe moyenne prolétaire se fait bombarder d’un mélange de fausses success stories de bourgeois et de glorifications de l’esclave du mois. On la pousse à tout donner au travail en lui faisant miroiter, d’un côté, des postes inatteignables faute de réseau bourgeois, tandis que de l’autre côté, on exalte les vertus de la méthode doloriste stakhanoviste en lui offrant comme exemple absolu de mérite des prolétaires qui se sont détruit la santé à travailler durement pour un résultat à peine passable. Beaucoup de jeunes de la classe moyenne grandissent avec l’idéal de l’étudiant qui se brise la santé à cumuler travail et études, et qui finit péniblement par valider un diplôme pour ensuite obtenir une rémunération médiocre. On est censé s’extasier et marcher dans les pas de ces glorieux larbins.

Du côté du divertissement, la bourgeoisie utilise la figure du beauf comme un repoussoir antiblanc contre la société de consommation et de loisir. Le beauf, c’est cette figure du prolétaire présenté comme un cas social étalant sa vulgarité au moyen d’un pouvoir d’achat qu’il ne mérite pas, parce qu’il n’en aurait pas le capital culturel. La figure du beauf, c’est la bourgeoisie de gauche et la bourgeoisie conservatrice qui s’unissent pour dire : « Regardez, quand on donne de l’argent et du temps aux prolétaires blancs, regardez ce qu’ils en font ! Ils consomment des bêtises, deviennent des ploucs vulgaires et arrogants, de vraies ordures décadentes américanisées ! Ils emmènent même leurs enfants au Macdo, les salauds ! »

La bourgeoisie conservatrice a utilisé la figure du beauf pour réaffirmer sa supériorité culturelle et pour critiquer le partage des richesses, dénonçant à travers sa panique anti-américaine ce peuple qui préfère aller manger un hamburger plutôt qu’aller à l’église. La bourgeoisie de gauche a utilisé la figure du beauf pour réaffirmer sa supériorité culturelle et pour se venger d’un peuple qui a préféré s’enrichir avec le capitalisme plutôt que de mourir au service de son projet de révolution sanglante. Le beauf est un élément du racisme antiblanc systémique organisé par la bourgeoisie vengeresse, car seuls les prolétaires blancs sont présentés collectivement comme des beaufs, les rares individus non-blancs à se voir qualifiés de beaufs ayant commis l’infâmie de s’assimiler à la culture prolétaire blanche.

Le narratif développé par la bourgeoisie laisse entendre que les prolétaires blancs seraient les seuls beaufs sur terre, créant une association mentale automatique entre le mauvais goût et le blanc modeste. De nombreux programmes télévisés sont dédiés à se moquer des beaufs, des « cas sociaux », des « white trash », des « rednecks », etc. Ils ne visent que les blancs, jamais les non-blancs, par une détestation raciale qu’ils déversent via le champ lexical de la consanguinité, de la dégénérescence et du renfermement. La figure ultime du beauf américain gavé de malbouffe, c’est toujours un blanc obèse, alors que les blancs sont le groupe racial le moins obèse des États-Unis, la communauté afro-américaine étant loin devant en termes de surchage pondérale.

Dans un premier temps, la propagande de phobie antibeauf a eu pour effet de diviser les prolétaires blancs. La jeunesse de classe moyenne faisant des études a snobé et fui son milieu beauf d’origine, créant un énorme gouffre générationnel. Pendant plusieurs décennies, tout jeune blanc prolétaire qui voulait s’élever socialement, économiquement et culturellement devait se couper de sa famille prolétaire et devait renier publiquement tous les traits associés à la beauferie prolétaire. Il était par exemple impensable de s’élever socialement sans faire de profession de foi antiraciste pour bien marquer qu’on avait tourné le dos aux valeurs et aux mœurs prolétaires. Cette situation a poussé de nombreux prolétaires blancs à avoir honte de leurs parents et à ramper devant les bourgeois, pour finalement rester exclus de la bourgeoisie.

Mais aujourd’hui, cette propagande anti-prolétaire s’effondre, parce qu’on assiste à un phénomène de débeaufisation massive du prolétariat blanc et de réduction de l’écart culturel générationnel au sein de la race prolétaire. C’est d’une part la conséquence de la désillusion progressive des étudiants prolétaires vis-à-vis de leurs rêves de réussite sociale : ils constatent aujourd’hui qu’ils n’ont pas obtenu les postes et les salaires qu’on leur avait fait miroiter pour obtenir leur soumission, alors même qu’ils égalaient ou surpassaient en compétences la bourgeoisie. Et d’autre part, c’est le résultat du développement d’une offre culturelle mondiale d’origine américaine, à la fois très uniformisée, mais très vaste, sous la forme de films et de séries de qualité. De plus, les prolétaires autrefois beaufs ont eu le temps nécessaire pour assimiler les nouveaux codes culturels, l’hygiène, les références culturelles, le style vestimentaire et la cuisine de la classe moyenne. La classe moyenne prolétaire n’a jamais été aussi développée. Elle est la marque d’un pays riche. Enfin, le remplacement ethnique pousse de nombreux prolétaires blancs classe-moyennisés à fuir les grandes villes et à se réenraciner dans des zones plus rurales autrefois perçues comme étant l’apanage des beaufs ou des ploucs — le plus fréquemment à proximité de leur famille.

Le capitalisme démocratisé que constitue la société de consommation a sorti les prolétaires blancs de la grande misère et a fait s’effondrer le prestige social de la bourgeoisie. La race bourgeoise riposte en organisant une propagande intensive visant à présenter le prolétaire blanc qui mange à sa faim comme un dégénéré haïssable. Cette propagande de dénigrement se double d’une propagande stakhanoviste dont le but est d’instiller la peur dans le cœur des prolétaires blancs, pour leur faire croire que leur seul horizon est d’être les larbins dévoués de la bourgeoisie. Cette double propagande a longtemps divisé les prolétaires entre eux, notamment sur le plan générationnel, mais grâce à l’élévation culturelle générale du prolétariat blanc et au chômage de masse qui rend peu rentable la soumission stakhanoviste aux injonctions bourgeoises, les prolétaires blancs classe-moyennisés sont de plus en plus soudés entre eux.