5.3 Le triomphe du capitalisme

Quand la société le reconnut pleinement comme un être humain, le prolétaire devint lui aussi consommateur. Ce qu’on pense évident aujourd’hui ne l’était pas du tout pour une bourgeoisie habituée à exploiter le peuple. Il était plus normal de produire pour jeter que de payer suffisamment les ouvriers pour qu’ils achètent une part de la production. Donner aux ouvriers les moyens d’acquérir ces biens de consommation ne venait même pas à l’esprit de la bourgeoisie. On ne comprend pas la domination bourgeoise si on s’imagine que seule la recherche de profit économique l’anime. Il a fallu plus d’un siècle et demi entre le début de la révolution industrielle et le moment où les bourgeois ont enfin accepté de payer mieux leurs ouvriers, afin que ceux-ci puissent consommer, et donc enrichir la bourgeoisie dans des proportions inédites. Pendant des siècles, la bourgeoisie a préféré renoncer à des profits astronomiques plutôt que d’octroyer un statut d’être humain aux prolétaires.

L’appât du gain d’une partie des bourgeois n’a surpassé leur irrationnel instinct de larbinisation et de relégation des prolétaires à la pauvreté que lorsque les ouvriers les ont sérieusement menacés de les pendre en place publique dans une révolution socialiste. L’entrée dans la société de consommation amorcée par le fordisme allait enrichir matériellement le prolétariat comme jamais. Une grande partie de la bourgeoisie allait le regretter.

Le capitalisme punit le système d’exclusion des prolétaires et ne laisse à terme survivre qu’un capitalisme qui voit le pauvre comme un consommateur. Sans en faire un but d’aucune manière, le capitalisme pousse mécaniquement à l’amélioration de la condition des plus pauvres. Une fois sa dignité conquise par l’accès à la consommation et au confort démocratisé, en plein essor de l’électroménager, on commença seulement alors à réfléchir concrètement aux inégalités ne résultant pas de la loi.

Le capitalisme en Occident a connu trois phases :

  • la société de production : le travail dur, la pauvreté, les crises économiques et la montée du communisme  ;

  • la société de consommation : le confort matériel et le ventre rempli, la sécurité de l’emploi, l’explosion de l’acquisition de biens matériels ;

  • la société de loisir : l’État-providence, la gratuité et la multiplication des loisirs, l’augmentation du temps libre, le désintérêt pour le matériel tant les plaisirs gratuits sont satisfaisants.

Le communisme a ébranlé l’histoire en tant que lobby des pauvres, parce qu’il a été la première organisation politique de défense des prolétaires, et le capitalisme a triomphé quand il a commencé à bénéficier aux prolétaires. Le communisme a sauvé le capitalisme en empêchant les bourgeois de foncer dans le mur des surproductions et de la sous-consommation. Le capitalisme a balayé le communisme politique en réalisant les rêves des prolétaires qui adhéraient à ce communisme.

Paradoxalement, ce fut le communisme qui sauva le capitalisme en l’arrachant des griffes de la bourgeoisie. Le communisme donna une forme politique aux revendications prolétaires et permit aux prolétaires de se constituer en contre-pouvoir sérieux à la domination bourgeoise. Les révolutions communistes firent apercevoir à la bourgeoisie ce qui l’attendait si elle s’acharnait à confisquer les libertés du prolétariat.

La forme du compromis politique ne fut pas tant la social-démocratie que le capitalisme pour tous.