5.1 Le capital bourgeois contre le capitalisme

Les révolutions libérales de la fin du XVIIIe siècle mirent fin aux privilèges, aux lois liberticides, à l’arbitraire, au corporatisme et à toutes sortes de constructions sociales qui entravaient l’économie. Le système qui devait découler naturellement de cette conquête des libertés individuelles était le capitalisme libéral. Les citoyens enfin libérés de la tyrannie des pouvoirs locaux et régaliens devaient profiter d’un système garantissant la libre entreprise, l’économie de marché et la propriété privée.

Mais les différences de richesse étaient trop grandes et la pauvreté, trop profonde. Par malheur, l’époque était favorable à la concentration de capital et non à l’émancipation des artisans. Forts de leurs réseaux et de leur fortune, les bourgeois firent tout ce qui était en leur pouvoir pour s’accaparer le capitalisme. Les révolutions avaient arraché des privilèges législatifs, mais pas les privilèges matériels.

Les prolétaires furent les laissés-pour-compte du capitalisme. Ils furent exclus de la prospérité et des merveilles technologiques qui les entouraient, parce qu’ils n’étaient considérés par la bourgeoisie que comme des unités de production, comme des outils et non des sujets du capitalisme. Le capital bourgeois se dressa entre les prolétaires et le capitalisme.

Pendant le XIXe siècle, la bourgeoisie comprit très vite que la révolution libérale qui l’avait amenée au pouvoir portait en elle le germe d’une libéralisation générale de la société. Absorbée par l’obsession de maintenir son rang de race séparée du reste du peuple, la bourgeoisie donna très vite une orientation conservatrice liberticide à la révolution progressiste libérale qui venait à peine de se produire. Elle fit tout ce qu’elle put pour consolider les libertés qu’elle avait acquises, tout en confisquant les libertés du prolétariat. Libérés des corporations de l’Ancien Régime par les lois d’Allarde et Le Chapelier, les bourgeois avaient toute liberté d’entreprendre et de s’associer entre eux pour exploiter les pauvres comme bon leur semblait, tandis que les prolétaires se voyaient interdire sous peine de bain de sang tout droit d’association, toute initiative de syndicalisation, tout moyen d’exprimer leurs revendications.

La révolution libérale se mua rapidement en un régime garantissant aux bourgeois la liberté illimitée d’opprimer et interdisant aux plus pauvres de se libérer de l’oppression. La monopolisation bourgeoise de la liberté par l’interdiction de toute forme de contre-pouvoir populaire bafouait l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. » Concrètement, tandis que la mainmise bourgeoise sur la politique et toutes les institutions de pouvoir empêchait toute organisation politique du prolétariat, le laisser-faire économique permettait aux bourgeois non seulement de concentrer la richesse dans des proportions inouïes et de se constituer en cartels empêchant toute concurrence économique, mais aussi de traiter les prolétaires comme de simples moyens de production. Ce n’est pas un hasard si tous les mouvements politiques prolétariens ont comparé la condition prolétaire à celle de l’esclave : malgré une vague liberté politique théorique dans certains pays, sous certains régimes, l’état réel des rapports de pouvoir au sein des sociétés occidentales aboutissait à la totale réification des prolétaires, réduits à de simples choses, de purs moyens de production, au même titre que les outils, les machines, la matière première et les chevaux de trait. Ce qui décida la bourgeoisie américaine du nord industrialisé des États-Unis à abolir l’esclavage ne fut nullement le souhait de permettre aux noirs de devenir des sujets politiques à part entière, mais simplement la certitude que le salariat industriel était un moyen infiniment plus efficace et plus rentable d’esclavagiser la main d’œuvre pauvre que ne l’était l’esclavage à l’ancienne, qui nécessitait davantage d’investissements, occasionnait davantage de frais fixes et entraînait davantage de contraintes matérielles. La menace permanente de mourir de faim pousse le prolétaire à réclamer de lui-même les fers du salariat industriel, épargnant ainsi à l’esclavagiste la charge de devoir enfermer, menacer et punir sa main d’œuvre. Quand la bourgeoisie parvient à confisquer intégralement le capitalisme et la démocratie libérale, louer des prolétaires est infiniment plus rentable et plus commode pour elle qu’en être propriétaire.

Il ne s’agissait pas seulement là d’un projet de domination économique, mais aussi et surtout d’une quête de suprématie raciale des bourgeoisies occidentales vis-à-vis des prolétaires noirs et blancs. La bourgeoisie n’est pas seulement une classe, elle se constitue en race, comme lorsqu’elle prend la forme d’une noblesse, et utilise tout son pouvoir pour assigner au prolétariat une condition de race séparée et infériorisée. Le pouvoir économique, politique et culturel se transmet par le sang, par le mariage, par la transmission héréditaire. La bourgeoisie ne se contente donc pas de se penser comme race séparée de la race prolétaire : elle le devient réellement, au fil des générations qui consolident des liens de sang. On aurait tort d’imaginer que les motivations de la bourgeoisie n’étaient qu’économiques : le pouvoir économique est le moyen d’une domination raciale, et cette domination raciale renforce à son tour le pouvoir économique de la bourgeoisie. La bourgeoisie ne supporte pas l’idée que l’argent soit la seule chose qui la distingue du prolétariat et consacre donc d’importantes ressources à asseoir, par sa mainmise sur la culture, l’information et la politique, sa domination raciale.

La quête de suprématie raciale bourgeoise à travers le capital confina jusqu’à l’absurde et la bourgeoisie faillit provoquer sa propre destruction. La bourgeoisie avait tellement déshumanisé le prolétariat et s’était tellement accaparé les richesses que les prolétaires ne pouvaient pratiquement pas consommer les biens qu’ils fabriquaient à des coûts toujours plus bas, dans des quantités toujours plus grandes. Il en résultait des crises de surproduction où l’économie s’effondrait parce qu’il n’y avait personne pour acheter la production issue de l’exploitation des prolétaires. La bourgeoisie capitaliste avait une vision tellement court-termiste de l’économie et de la société, elle était si absorbée dans sa quête de suprématie et de déshumanisation du prolétariat, qu’elle en arrivait à préférer détruire la production et risquer la faillite, plutôt que d’octroyer aux prolétaires de l’argent et du temps pour consommer une partie du fruit de leur travail.

Le capital bourgeois a failli détruire le capitalisme, comme l’attestent les nombreuses crises de surproduction des XIXe et XXe siècles, la plus spectaculaire d’entre elles étant celle de 1929. Le capitalisme a en quelque sorte puni les bourgeois capitalistes de leur quête de monopole, avec les crises de surproduction qui provoquaient des faillites et qui poussaient des masses de prolétaires désespérés dans les bras du communisme, mouvement révolutionnaire qui réclamait la tête des bourgeois. Il aura fallu de graves crises, la menace sérieuse de révolution communiste et l’insistance d’économistes interventionnistes pour que la bourgeoisie finisse par comprendre qu’elle ne pouvait pas continuer à monopoliser toutes les richesses, tous les droits, si elle voulait survivre.

Face au déferlement bourgeois de violence de classe, les prolétaires ne trouvèrent de défense immédiate que dans la lutte ouvrière et le communisme, cherchant à améliorer leurs conditions exécrables par le rapport de force, les soulèvements et les grèves.

Ce n’est pas pour rien que le communisme insiste sur la « réappropriation des moyens de production ». Le communisme n’est rien d’autre que la réaction naturelle du prolétariat face à l’accaparement par les bourgeois du capitalisme. Le communisme n’est pas sorti de nulle part : avant même d’être théorisé dans le manifeste de Karl Marx et de Friedrich Engels, il était le seul moyen dont disposaient à ce moment les prolétaires pour s’opposer à l’exploitation bourgeoise. C’est en partie grâce à la menace de révolution communiste que les syndicats et les socialistes réformistes parvinrent à obtenir plus de droits et une meilleure rémunération pour le prolétariat. Cette domination détermina les idées politiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, les révolutions communistes et les mouvements ultra-conservateurs fascistes qui en découlèrent, aboutissant à la Seconde Guerre mondiale prolongée par une guerre froide faite de conflits indirects pendant près de 50 ans. Ainsi, la domination bourgeoise fut une bombe à retardement qui provoqua indirectement des dizaines de millions de morts. National-socialisme et communisme n’auraient jamais vu le jour sans la société industrielle humiliante et le système continu de brimades mis en place par la bourgeoisie contre les prolétaires.