3.5 La solidarité institutionnelle 

Quand une société atteint un degré suffisant de civilisation, elle ne fait plus reposer la vie des personnes vulnérables sur l’aumône et les initiatives privées. La solidarité s’institutionnalise et se systématise, déchargeant le dos des citoyens généreux et altruistes. Il n’y a pas d’individualisme sans solidarité institutionnelle.

Parce que tout individu dispose de droits inaliénables, les sociétés occidentales mettent en place, sous des formes diverses selon les pays, des mécanismes de mutualisation des ressources permettant à chacun de manger, de se soigner, de se loger et de vivre dignement.

La solidarité institutionnelle permet à l’individu de s’affranchir de la dépendance communautaire : il ne dépend plus exclusivement du bon cœur de la dame patronnesse, de la compassion du philanthrope, ni du regard du prêtre. Le pauvre n’a plus à prouver sa bonne moralité ou sa qualité de bonne victime, de pauvre vertueux, de mendiant pénitent. La femme enceinte sans mari n’a plus à ramper ni à s’autoflageller pour obtenir le soutien minimal de la communauté.

D’un autre côté, la solidarité institutionnelle permet de libérer les personnes altruistes, telles que les gardes de parent malade, qui auparavant sacrifiaient leur vie pour aider un proche infirme, un parent sénile, ou un enfant handicapé. Ces sociétés cruelles reposaient sur l’abandon d’enfants, l’euthanasie artisanale des infirmes, les maltraitances massives et totalement impunies à l’encontre de toutes sortes de personnes vulnérables, la contrainte à la prostitution pour survivre ou pour nourrir ses enfants.

Les conservateurs qui fustigent les aides sociales sont seulement nostalgiques de l’époque où la bourgeoisie s’arrogeait le droit de contrôler les mœurs du prolétariat en échange de quelques croûtes de pain. La charité chrétienne était la soupape antilibérale pour faire accepter un système injuste : ce n’était pas un outil de libération mais un moyen de contrôle sur les pauvres. Cette période misérable est révolue. Les rêves de suppression des aides sociales ne sont qu’un fantasme d’effondrement civilisationnel et de punition des prolétaires.