3.2 Naissance de l’individu

L’individu n’existe pas à l’état naturel. Nous baignons tellement depuis la naissance dans une éducation et un système qui nous garantissent une quantité phénoménale de droits individuels, qu’il nous est pratiquement impossible de concevoir la condition originelle de l’homme, qui fut le sort commun des hominiens durant des millions d’années.

Les humains sont à l’image des singes : des animaux ultra-sociaux, dont la vie est intégralement régie par la communauté. Avant les grandes avancées technologiques de l’époque moderne, les hommes savaient que seuls, ils n’étaient rien face à la nature et aux autres groupes humains. Pour obtenir la protection du groupe, tout homme devait se soumettre à ses rites de passage, à ses coutumes, à des mutilations tribales, à des sacrifices humains, aux mariages imposés, au respect des superstitions, aux restrictions alimentaires, à des vendettas, des raids et des guerres d’extermination.

L’individu n’est pas intégralement apparu pendant les Lumières, il existait déjà partiellement pendant l’Antiquité européenne. Athènes garantissait l’isonomie, qui établissait l’égalité de tous les citoyens devant la loi, et la démocratie, qui accordait à chaque citoyen une voix égale. La loi romaine assurait aux citoyens le droit de faire appel après un procès.

L’histoire de l’individu a été une longue lutte acharnée entre ses libertés et le pouvoir arbitraire. Il est ironique de noter que le libéralisme contemporain se définit systématiquement comme une opposition à l’État, quand on sait combien le rôle de l’État a été essentiel dans le processus de démantèlement des oppressions communautaires et religieuses, de la féodalité et du système de castes.

La première grande étape de la conquête libérale a été la mise sur pied d’un État suffisamment fort pour supprimer les innombrables oppressions et tyrannies locales. Les supprimer tout en garantissant une stabilité, un ordre et une sécurité, qui sont les conditions essentielles à toute prospérité et à toute liberté. L’anarchie, c’est la servitude : plus une société est en désordre, plus l’individu est écrasé par les gangs, les milices, les cartels, les seigneuries… Par conséquent, l’ordre est vital au libéralisme, donc à l’existence même de l’individu.

Sur ces bases, le combat libéral pour l’individu peut se poursuivre en s’affranchissant d’un étatisme trop pesant, sans toutefois tomber dans le naïf idéalisme minarchiste selon lequel il suffirait de pratiquement démanteler tout l’État pour que fleurisse alors une société faite d’individus libres, qui refuseraient tous par magie la tentation communautaire, la pulsion de domination et les arrangements mafieux.

L’esprit occidental moderne a été formé par l’armement moderne. Plus les armes sont devenues individuelles et meurtrières, plus les européens ont pris conscience de leur force et ont pu tenir tête aux tyrannies.

Au XIIe siècle, le pouvoir catholique interdit sous peine d’anathème « cet art meurtrier et haï de Dieu qui est celui des arbalétriers et des archers ». Malgré l’interdiction, les rois européens ne se sont pas empêchés de former des unités d’arbalétriers, sans être inquiétés, ce qui indique que le but n’était pas tant d’interdire une arme meurtrière et déloyale au nom d’un généreux principe moral, que de l’interdire au peuple. Il était en effet insupportable pour le pouvoir ecclésiastique s’appuyant sur des castes de riches professionnels de la guerre, que de vulgaires paysans, avec une grossière formation, puissent tuer de loin et sans aucun risque un chevalier en armure qui avait voué toute son existence à la guerre.

Derrière la justification du fairplay, le Vatican avait compris le danger que représentait pour sa domination l’existence d’armes de trait meurtrières et simples d’utilisation. Ce qui était un danger pour les oppresseurs féodaux a vite inspiré au peuple une mythologie libérale : Robin des Bois avec l’arc, et Guillaume Tell avec l’arbalète, les deux armes interdites par le Vatican. Ces héros légendaires sont restés dans le cœur des européens les symboles de la lutte contre la tyrannie et la spoliation, indissociables de leurs armes respectives.

Le pouvoir tyrannique de l’Église catholique est alors mis à mal. Les européens arrachent dans le sang des droits à la caste des despotes ecclésiastiques. En brûlant vif Jan Hus en 1415, et en tentant d’exterminer les membres de son mouvement religieux, les Hussites, comme ils le firent avec les Albigeois, les catholiques essuyèrent cette fois des défaites humiliantes. La fine fleur de la chevalerie croisée germanique se fit laminer par une armée de piétons équipés de fléaux, d’arbalètes et de haquebutes protégés dans des chariots. Cinq croisades furent lancées, avec pour conséquence des pertes énormes dans les rangs catholiques, avant que ceux-ci ne soient finalement forcés de tolérer l’existence des Hussites. Plus tard, c’est le protestantisme qui affaiblira le pouvoir catholique avec la Guerre de Trente Ans.

Les monarchies de droit divin furent balayées par des révolutions libérales : en 1649 les Anglais jugèrent et décapitèrent leur roi, donnant naissance au Commonwealth. En 1776, les États-Unis obtinrent leur indépendance après une guerre victorieuse contre la couronne d’Angleterre, ce qui permit la rédaction d’une constitution libérale exceptionnelle garantissant de larges libertés individuelles. En 1789, les Français entamèrent leur révolution nationale qui donnera naissance à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Malgré des rétablissements plus ou moins anecdotiques de la royauté, des avancées libérales énormes seront conservées. Rien de tel n’aurait été possible sans les mousquets performants et allégés de la fin du XVIIIe siècle, qui permirent de s’affranchir d’armes trop lourdes et d’équipements trop coûteux pour des miliciens. Ces fusils révolutionnaires donnèrent l’avantage au nombre sur la qualité dans les batailles, et l’avantage à la surprise sur le nombre lors des embuscades. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, de grandes armées de citoyens pauvres formés à la va-vite pouvaient changer le destin de continents entiers.

Les armes à feu modernes furent les grands égalisateurs entre les hommes, renversant les conceptions passées où les aristocrates étaient absolument indispensables. Sur les emballages des revolvers au XIXe siècle, on pouvait lire le slogan suivant : « Dieu fit les hommes inégaux, Colt les rendit égaux. »

Une révolution technique et militaire a rendu possible une révolution sociale. On se rappellera tous du rôle des partisans et des maquisards dans la résistance face à l’occupation nazie, dont l’arme emblématique fut le pistolet-mitrailleur, qui permettait à un seul homme de neutraliser plusieurs ennemis, chose pratiquement impossible auparavant. Aujourd’hui, aux États-Unis, le fusil d’assaut, hybride entre le pistolet mitrailleur et le fusil semi-automatique, est le symbole de la résistance à la tyrannie.

Des découvertes civiles incroyables accompagnèrent ces révolutions.

Si la première trace d’écriture humaine a été retrouvée en Europe près de Belgrade sur des tessons vieux de 7 000 ans appartenant à la culture Vinca, rien n’a autant modifié nos perceptions et nos perspectives que l’invention de l’imprimerie en 1450.

L’imprimerie fut une des plus grandes révolutions de l’humanité. Elle a permis de développer la liberté de penser, en se forgeant soi-même une opinion d’un texte sans intermédiaire, ni conteur, ni lecteur, ni pasteur. Elle a facilité à l’extrême la propagation de textes en tous genres : placards, nouvelles, canards, avis de recherches, manifestes… Elle a rapidement permis un accès aux livres qui, progressivement, devinrent incomparablement moins chers que les anciennes copies manuscrites. Il y eut une explosion de l’activité individuelle de la lecture. Avant l’imprimerie, la lecture était massivement orale et collective. Lire un texte seul, imaginer des choses individuellement, c’est la condition pour s’approprier un texte.

L’imprimerie a permis la redécouverte des textes en poussant à leur propagation en dehors des archives où ils étaient conservés. Conséquence directe, la multiplication vertigineuse des bibliothèques privées a permis une circulation sans précédent des idées à travers le temps et l’espace, débouchant sur la Renaissance et les Lumières. Les réflexions philosophiques déboucheront sur des révolutions libérales portant l’individu dans la politique comme jamais auparavant, inscrivant ses droits imprescriptibles dans les constitutions et les textes de loi.

Né d’une évolution d’Arpanet, un réseau militaire développé par les États-Unis pendant la guerre froide, Internet a rendu accessibles des quantités astronomiques de données, de textes et de médias numérisés consultables à travers des recherches instantanées et des liens hypertextes, le tout mis gratuitement à la disposition de chacun. L’accès au savoir n’a jamais été aussi simple, aussi direct et aussi massif qu’aujourd’hui.

L’Occident est indissociable de la notion d’individu libre. Les grands accomplissements de notre civilisation ont toujours été des moments de liberté.

L’Occident a gravé dans le marbre l’égalité de tous devant la loi, la propriété privée, la liberté de pensée et d’expression, le droit de disposer de son propre corps, et il est en ce moment même en train de faire reconnaître le droit à la procréation sans entraves.

Le triomphe des libertés individuelles est tel qu’on ne se rend plus compte à quel point les libertés énoncées dans les constitutions des pays occidentaux étaient des valeurs révolutionnaires en leur temps.