10.1 Sinistrisme et dextrisme : les deux philosophies à la base de la politique

Ce qu’on appelle couramment la gauche et la droite est une opposition entre deux sensibilités philosophiques et manières d’aborder le monde diamétralement opposées.

La droite philosophique, c’est le dextrisme. Dexter signifie en latin adroit, favorable, faste, ce qui renvoie à une sensibilité générale portée sur la pensée positive, l’incitation, la conquête, le progrès technologique perpétuel et la culture du perfectionnement : eugénisme, transhumanisme. Le dextriste veut avant tout permettre aux meilleurs de s’accomplir sans entrave.

La gauche philosophique, c’est le sinistrisme. Sinister signifie en latin maladroit, défavorable, non faste, ce qui correspond à une inclination vers la pensée négative, défensive, l’interdiction, la limitation, l’obsession des injustices et des combats en faveur des infirmes et des marginaux, la défense des opprimés et la répression des dominants même quand ils n’exercent aucune exploitation.

À droite, c’est l’exaltation de l’excellence, à gauche, c’est le ressentiment envers tout ce qui peut renvoyer à une supériorité. Ceci se vérifie très simplement : pour jeter la honte sur quelqu’un à droite, on dit qu’il est nul, alors qu’à gauche, on dit qu’il est un dominant.

La gauche donne la priorité au plus lointain sur le plus proche, la droite consacre la primauté du plus proche sur le plus lointain. Là où la gauche fait passer l’humanité avant le peuple, le peuple avant la famille et la famille avant soi, la droite fait passer l’individu avant la famille, la famille avant le peuple, et le peuple avant l’humanité.

La gauche pense que pour que les individus aillent mieux, il faut que la société aille mieux. À l’inverse, la droite pense que pour que la société aille mieux, il faut que les individus aillent mieux.

La gauche, c’est la lutte contre les inégalités et le progrès au rythme du plus lent. La droite, c’est la lutte pour s’assurer que les meilleurs ne soient pas entravés par les plus mauvais, aussi bien à l’échelle des individus que des peuples.

La gauche désire la sortie de l’histoire, la droite vise le progrès et l’adaptation constante, en considérant toute forme de stagnation comme une régression.

Quand il s’agit de légiférer, la gauche multiplie les limitations alors que la droite met en place des contre-pouvoirs.

Pour la gauche, l’individu n’est responsable de rien tant qu’il est opprimé, ni lui vis-à-vis de sa communauté, ni sa communauté vis-à-vis de lui. Pour la droite, l’individu est responsable de lui-même et de sa communauté, dont chaque membre est un ambassadeur.

La gauche, c’est croire qu’en combattant une oppression, on combat toutes les oppressions, et qu’on doit combattre toutes les oppressions pour combattre une oppression spécifique. La droite, c’est savoir que toutes les oppressions ne sont pas liées et que les problèmes se traitent séparément.

La gauche croit que toutes les inégalités sont des oppressions alors que la droite dit qu’il y a des inégalités naturelles qui dressent une hiérarchie légitime, que ce soit entre les individus ou les peuples. Là où la gauche cherche à supprimer ces inégalités, la droite cherche à tendre vers un idéal où seules les inégalités naturelles différencient les hommes, idéal qu’elle tend à appeler « le mérite ».

La gauche, c’est croire qu’il n’y a d’opposition que dans les malentendus, là où la droite, c’est admettre qu’il y a des oppositions naturelles et indépassables même quand on se comprend, et ce, même quand on éprouve de la sympathie pour son adversaire. La gauche, c’est le postulat que tout le monde aspire au fond à la grande communion universelle et que tout se résout par le dialogue. La droite, c’est l’acceptation du fait que tout le monde ne partage pas les mêmes rêves, que ce soit individuellement ou collectivement. Quand le dialogue ne fonctionne pas, on utilise la négociation, et quand la négociation est vaine, on emploie la force.

La gauche, c’est croire que se désarmer va pousser l’ennemi à se désarmer, et que s’armer va pousser l’ennemi à se surarmer. La droite, c’est la foi en le pouvoir de la dissusasion, c’est préparer la guerre pour avoir la paix. La gauche est ainsi fondamentalement anti-port d’arme et pacifiste là où la droite est fondamentalement pro-port d’arme et militariste. Quand la gauche s’arme, c’est pour faire la guerre. Quand la droite veut faire la paix, elle s’arme.

Être de gauche consiste à déplorer les dominations et à reprocher à autrui d’avoir du pouvoir, tandis qu’être de droite conduit à rechercher la réussite et le pouvoir pour égaler et renverser ceux que l’on considère comme des usurpateurs.

Le gauchiste modéré estime qu’un peuple n’est pas chez lui dans son pays, mais qu’il n’est chez lui qu’en tant qu’individu dans sa maison. Le gauchiste radical estime que personne n’est jamais chez lui nulle part, ni en tant qu’individu, ni en tant que peuple, et que la notion même de chez-soi est un concept oppressif. Le gauchiste modéré n’est qu’une étape, un compromis, mais l’ultime horizon de la gauche est l’abolition totale de la propriété privée.

Être de droite, c’est déclarer qu’on est chez soi dans sa maison en tant qu’individu, et chez soi dans son pays en tant que peuple. C’est défendre la propriété privée individuelle et la propriété privée collective. Être de droite, c’est ne voir aucune incompatibilité entre le protectionnisme et l’ouverture sur le monde, entre les frontières et l’hospitalité. On ne peut être ouvert sur le monde et hospitalier que si on est le maître chez soi.

Ce qui est tragique pour les modérés qui pensent se retrouver dans la gauche, c’est que le projet de la gauche est auto-prophétique : pour se réaliser, il a besoin que tout le monde soit fanatiquement gauchiste. Le projet gauchiste est incomplet tant que tout le monde n’est pas gauchiste. Le projet gauchiste du vivre-ensemble requiert que chacun croie au vivre-ensemble. L’égalitarisme ne « fonctionne » que si personne ne triche et que chacun accepte de s’auto-limiter dans tous les aspects de son existence. Tant que l’endoctrinement général ne soumet pas intégralement la nature humaine, le projet gauchiste n’advient pas. C’est de cette source que découle toute la haine de la gauche envers le reste du monde qui ne pense pas exactement comme elle.

La droite, de son côté, se moque que tout le monde fonctionne comme elle. Elle gagne à partir du moment où un système lui permet d’exister, même à l’échelle d’une communauté, et n’a pas besoin que tout le monde soit de droite pour être en mesure de triompher. Elle est confiante envers le darwinisme social et politique, et veut seulement vivre selon ses valeurs. Il n’a fallu aucune bombe pour que l’URSS s’effondre, ni aucun camp de rééducation pour que les citoyens des pays communistes désirent rejoindre le capitalisme.

Là où l’idéalisme gauchiste dit « l’individu devrait être comme ça » et où le totalitarisme gauchiste décide « l’individu doit être forcé à être comme ça », la droite, de son côté, cherche à légiférer pour tenir compte de l’individu tel qu’il est. La droite fait des lois pour gouverner les hommes là où la gauche fait des lois pour changer les hommes. Voilà pourquoi l’essence de la gauche est liberticide, là où l’essence de la droite est libérale.

Pour convaincre, la gauche fait appel à la morale là où la droite fait appel à l’intérêt des gens. La droite veut qu’il soit plus intéressant de faire le bien que de faire le mal. La gauche, elle, veut tester et sonder l’âme des gens, croire en la rédemption de chaque criminel, quitte à faire courir des risques aux autres personnes autour. Elle est finalement plus préoccupée par la rédemption des cas les plus désespérés de la société ou du monde que par le bien-être général du plus grand nombre dans le peuple, quitte à envoyer la moitié du peuple au goulag s’il s’oppose à ce système purgatif. L’idéal de droite est une civilisation puissante et libre, là où l’idéal de gauche est un purgatoire chrétien sans dieu.

Depuis l’effondrement du communisme et de ses émules, on constate partout une dextrisation massive de la population sans toutefois apercevoir une offre politique de droite. Les candidats se présentant comme étant de droite inspirent la méfiance auprès de leur propre électorat, et leur exercice du pouvoir est à chaque fois une déception. L’électorat dextriste végète alors dans les faux espoirs, le centrisme ou l’apolitisme, finissant souvent par douter de son positionnement politique ou même de l’existence de la gauche et de la droite. Ce n’est pas que la gauche et la droite n’existent pas, c’est que la droite tout court n’existe pas.

Les dextristes erreront politiquement aussi longtemps qu’aucune droite n’existera. C’est pourquoi il y a nécessité absolue de créer cette droite.