1.2 Égalité

L’égalité est le principe qui accompagne toute conquête de la liberté. Si la liberté exige de ses gardiens une vigilance de tous les instants face à ses discrets assassins, l’égalité est quant à elle menacée par les mêmes personnes qui en prononcent le nom à chaque revendication.

L’égalité, c’est l’isonomie, la règle d’égalité civique et politique entre les citoyens athéniens. Ce principe fondateur des démocraties libérales d’Occident est malmené par l’égalitarisme, c’est-à-dire par le bafouement de la liberté par ceux qui prétendent défendre l’égalité.

L’égalitarisme repose sur l’obsession de l’invariabilité des résultats, indépendamment des qualités personnelles et des efforts de chacun. Là où l’égalité est une émancipation des privilèges et de l’arbitraire, l’égalitarisme est un asservissement au devoir de corriger chacune des différences entre les hommes, en les supposant anormales et inacceptables.

L’égalitarisme n’est pas tant le souci de fournir à chacun des chances égales et un traitement égal qu’une obsession d’interdire aux meilleurs d’avoir de meilleurs résultats. C’est le nivellement forcé par le bas. Toute qualité que d’autres ne possèdent pas devient un privilège odieux à combattre, toute médiocrité devient un handicap injuste ou la conséquence d’un préjudice à corriger. La consécration de l’égalitarisme comme impératif politique prioritaire dans les sociétés occidentales a entraîné un recul considérable des libertés.

S’intéresser aux problématiques d’égalité permet de révéler des limitations de nos libertés jusqu’alors insoupçonnées. L’étude des inégalités sociales, culturelles et économiques par les sociologues a permis de mettre au jour des déterminismes liberticides que l’on niait jusque là. Ces travaux sont par ailleurs souvent détournés pour justifier des politiques égalitaristes et liberticides, mais les dérives de certaines instrumentalisations politiques de la sociologie (y compris par les sociologues eux-mêmes) ne doivent pas faire oublier le caractère incontournable des sciences humaines dans la compréhension des mécanismes sociaux, culturels et économiques d’entrave aux libertés individuelles. L’apport intellectuel des sciences humaines nous permet de comprendre à quel point le laisser-faire et la liberté sont deux choses différentes et même souvent opposées. Par exemple, l’absence d’instruction publique de qualité limite considérablement les libertés des populations exclues de l’accès au savoir. On n’est pas libre quand on est assigné de force à l’ignorance. Le laisser-faire total consiste à laisser le secteur privé se charger intégralement de l’instruction, et aboutit à interdire l’accès au savoir à la population la plus pauvre de la société. Garantir les libertés consiste au contraire à fournir à l’ensemble des citoyens une éducation intellectuelle solide, publique et gratuite.

Sans verser dans un égalitarisme destructeur, on ne peut donc se contenter de la seule égalité devant la loi pour garantir un maximum de liberté à tous.